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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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Il avait vu cela, Fred, avec ses petits yeux et il commentait, il estimait ceci, il estimait cela… Enfin, satisfaisant mon impatience glacée, il lâchait le morceau :

— Elle offre cent mille francs.

La prunelle de Fred se mit à briller. Il précisa, la bouche fondante :

— Cent mille francs pour chacun de nous.

Répugnant marché ! Pourtant, fallait-il me plaindre ? Fred aurait pu accepter tout de suite, empocher l'argent et me laisser tomber. Sa cautèle méritait un bon point…

La somme nous sera versée sous deux conditions : nous restituerons les papiers et nous donnerons notre signature, afin d'entériner la liquidation-partage. De cette façon, il n'y aura plus aucune discussion possible, même si d'aventure nous abattions d'autres cartes.

Envolée, ma petite illusion ! Retiré, le bon point ! Fred n'avait rien fait parce qu'il ne pouvait pas signer pour moi.

— Fine mouche, la vieille ! soupirait-il. Elle ne doit pas connaître exactement le compte de ses lettres, elle prend ses précautions. Pour tout te dire, j'espérais la rouler deux fois. Comprends-moi bien ! Nous n'avions pas besoin pour lui faire un procès de toute sa collection d'épîtres : trois ou quatre, les plus compromettantes, suffisaient largement. Nous pouvions les mettre de côté, lui vendre le paquet et, après avoir empoché sa bonne galette, nous en servir pour l'attaquer. Elle s'en est doutée. Dommage ! C'était le fin du fin.

Le fin du fin ! Fred en bavait, en postillonnait d'allégresse. Quel vomitif que cette salive ! De toute façon, l'impuissance, héritée de notre père et qui s'associait vainement chez lui au cauteleux génie hérité de notre mère, ne lui eût point permis de dépasser le stade des velléités ; il eût croqué ses trente deniers sans en distraire un seul. Pourtant, ses intentions le résumaient pleinement : ces œufs de crapaud, qui ne pouvaient éclore, restaient tout de même des œufs de crapaud.

— Alors qu'en penses-tu ?

— Laisse-moi réfléchir.

Encore qu'il m'appartînt, je ne pouvais encaisser cet argent : chantage n'est pas revendication. D'ailleurs, je le répète, tout argent Rezeau me semblait impur. Le peu qu'on avait bien voulu me laisser, ma misérable part était déjà vouée dans mon esprit à quelque achat somptuaire, plus que superflu, résolument inutile. Accepter les cent mille francs pour en faire don à quelque œuvre n'eût pas manqué d'allure, mais l'humiliation demeurerait entière, car Mme Rezeau n'en saurait rien et croirait m'avoir acheté (une humiliation publique ne sera jamais compensée par une fierté privée). Il y avait bien une solution moyenne : exiger, à titre symbolique, la chevalière de M. Rezeau pour moi-même ou la bague de fiançailles de ma grand'mère pour Monique. Pourtant, ne serait-ce point passer au-dessous de mon orgueil ? Restait la grâce, l'abandon pur et simple des documents imposé en dernière minute à la rapacité de Fred. Mais ce geste restait un geste et la justice n'y trouverait pas son compte : Marcel et sa mère méritaient de perdre deux cent mille francs, la punition était à la mesure de leur morale. D'autre part, si les nécessités de Fred demeuraient détestables, où prendre le droit de lui dicter les miennes ? Mieux valait ignorer le trafic, laisser faire mon aîné, conserver le privilège de la propreté. Comme satisfaction personnelle, celle-ci me suffisait, accompagnée des honneurs de la guerre. Après tout, si mon père m'en avait prié, naguère, j'eusse volontiers abandonné mon héritage : non pour sauver le « majorat moral », mais simplement pour ne pas partager l'appétit de mes frères, pour exalter mon mépris. Je suis capable de rendre service à peu près à n'importe quel prix quand il s'agit de signaler mon importance et, dans cet ordre d'idées, je rendrais service à mon pire ennemi. La plupart des générosités s'inspirent de cette coquetterie, plus ou moins poussée. La situation redevenait identique à ce qu'elle aurait dû être : un abandon au lieu d'une spoliation. Que la reine mère vînt à Canossa mendier le royaume pour son bâtard et tout serait dans l'ordre !

Fred attendait, la lippe et les yeux bas, écroulé sur lui-même. Je lui allongeai brusquement une bourrade dans le dos.

— Entendu, nous signons. Mais je ne veux pas retourner à Soledot. Nous ferons établir par le premier notaire venu une procuration au bénéfice de Marcel, qui se paiera le luxe de signer trois fois le nom des Rezeau. J'exige seulement que Marcel et notre mère viennent la chercher, bien poliment, à la maison. Quant aux papiers, tu leur diras que je ne veux rien toucher. Obtiens-en ce que tu voudras.

— Hein ? fit Fred, ahuri, mais extasié.

Dans ses orbites roulaient deux globes jaunâtres où nageaient des prunelles sales, rondelles de truffe dans une gelée d'aspic. Nulle estime ne faisait papilloter la paupière, mais une sorte de pitié envers l'imbécile.

— Bien, bien, aboya-t-il, je vais téléphoner à Marcel.

Puis, s'éloignant du sujet avec la précipitation de la poule qui met son ver à l'abri, il reprit ses commentaires :

— A propos de Marcel, sais-tu qu'il fait la loi maintenant chez les Pluvignec ? Le grand-père est complètement gâteux et si vieux, si malade qu'il ne peut pas aller bien loin. Marcel s'arrange avec la grand'mère, mitonne sa petite cuisine personnelle, rafle de substantiels acomptes à la barbe de la Veuve, qui commence à trouver qu'il lui coûte cher. Notre sous-lieutenant vient de se faire offrir une Delage…

Excédé, je reboutonnai mon manteau. Enfin je lui clouai le bec :

— Fiche-moi la paix avec ta famille. Envoie-moi un pneu pour me prévenir du jour et de l'heure du rendez-vous. Cette histoire terminée, je ne veux plus entendre parler des Rezeau.

De plus en plus limande et craignant sans doute les remords de mon portefeuille, Fred s'aplatit, jappa une série de oui-oui. Puis, reniflant soudain (reniflant l'odeur de mon potage), il se souvint qu'il était oncle :

— J'aimerais bien voir mon neveu, assura-t-il.

Le premier prétexte suffisait pour l'écarter.

— Excuse-nous, ma femme a la grippe, ripostai-je d'un ton sec.

Je le laissai sur sa faim.

XXXVII

Viendront, viendront pas ? Malgré le pneu de Fred, Monique n'y croyait guère. Elle avait fait la salle à manger à fond, camouflé de son mieux ce désordre des intimités qui manquent de place, disposé dans un vase une botte de roses de Noël. Passant derrière ma femme, j'avais jeté sur la table quelques journaux, proscrits à La Belle Angerie. Attention délicate : il fallait bien meubler l'attente de Mme Rezeau et de son fils, car j'étais décidé à leur faire faire antichambre quelques minutes, pour la bonne forme. Mais une dernière inspection de Monique les remplaça par cinq napperons et cinq tasses.

— Je leur fais du thé ou du chocolat ?

— Donne-leur de l'eau de Javel !

Nul moyen de m'indigner plus longtemps contre cette assistante, qui se permettait de revoir en dernière minute le scénario du metteur en scène : la sonnette grelottait. Comme ma femme ne bougeait pas, il fallut bien aller ouvrir moi-même. Comble de malchance, il ne s'agissait pas de Fred, mais d'un chapeau rond, véritable cloche à air froid, à l'abri duquel se décolorait le visage de ma mère.

— Exacte, n'est-ce pas ? Je parie bien que personne n'est arrivé.

Elle ajouta aussitôt, d'une voix moins cou pante, ébréchée par la crainte d'une humiliation inutile :

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