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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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XXXII

Ferdinand s'appelle ainsi parce que notre père s'appelait Jacques, notre grand-père Ferdinand, notre arrière-grand-père Jacques et ainsi de suite, en alternant à chaque génération. Moi, je m'appelle Jean. Le père de Madame, honoré du même prénom, a peut-être cru qu'il m'avait été donné pour lui faire plaisir et je gage que rien n'a été fait pour le détromper, car il était sénateur et, surtout, fort riche. Mais, en réalité, je perpétue le souvenir de Jean Rezeau qui fut, paraît-il, « planteur en chef des forêts du roy » (nous dirions aujourd'hui, plus modestement, garde général des eaux et forêts). Quant à Marcel, il aurait dû s'appeler Michel, comme le protonotaire, ou Claude, comme le Vendéen, mâle conquérant des Ponts-de-Cé. M. Rezeau y faisait quelquefois allusion : « Ce pauvre Cropette, j'aurais voulu le mettre sous la protection de l'un des saints qui ont l'habitude de s'occuper de la famille. Ta mère a exigé qu'il s'appelât Marcel. Drôle d'idée ! Pourquoi pas Théodule ? En ligne directe ou collatérale, je ne connais pas un seul Marcel parmi les Rezeau. »

A tout prendre, il est possible qu'il n'y ait toujours pas eu de Marcel parmi les Rezeau. J'en reste abasourdi : voilà bien la dernière chose dont je me serais douté. C'est pourquoi je dis : il est possible. Par pudeur. Par pudeur envers ma longue et scandaleuse ignorance, s'entend. Disons donc prudemment : Marcel semble s'appeler ainsi parce que, dans la correspondance de Madame notre mère, il y a un autre Marcel, attaché au consulat général de Changhaï. Ce Marcel écrit vingt-huit fois, et ses lettres se partagent en trois séries : la série « Chère Madame », la série « Chère amie » et la série « Ma petite Paule ». Entre les deux Marcel, je me suis permis de faire un rapprochement. Le même rapprochement était à la portée de M. Rezeau : il lui eût coûté six pas, depuis son lit de cuivre jusqu'à l'armoire anglaise où il ne fourra jamais le nez durant vingt ans. Mais une telle femme connaissait un tel homme : il y a des faiblesses plus utiles qu'un coffre-fort.

— Sacré Cropette ! Jolie bouture de canapé ! jubile Fred, ce légitime aîné, si bâtard de tempérament.

Nous venons de rentrer et nous sommes penchés sur le courrier de notre mère, comme le pharmacien sur le flacon d'urine qu'il s'agit d'analyser. « Vous avez fait bon voyage ? » s'est contentée de nous jeter Monique, en ne m'accordant qu'un baiser très sec. Je l'entends qui bat des œufs dans la cuisine, mais elle ne fredonne pas comme d'habitude. De cinq minutes en cinq minutes, elle fait une apparition dans la chambre et nous lance un coup d'œil, curieuse parce qu'elle est femme, inquiète parce qu'elle est plus précisément la mienne.

— Lisez-moi ça, ma petite belle-sœur ! propose Fred, en se frottant les mains.

— Merci bien ! répond Monique qui s'esquive, réprimant un haut-le-corps que ne justifie pas son état.

Je ne partage pas ce dégoût. Du moins, je ne le partage pas de la même façon, parce qu'il s'y mélange un douteux plaisir. Une ganache de père, une mère indigne et maintenant impure, un aîné incapable, un autre frère qui ne l'est plus qu'à moitié… La voilà dans toute sa splendeur, la chère famille, dont toutes les gloires sont mortes et les bien dévolus, ô poème ! à ce Marcel, à ce coucou ! Je ne saurais pourtant me réjouir longtemps. D'abord, il n'y a pas de preuves franches : les lettres n'en fournissent pas, restent suffisamment vagues, à mi-distance de l'allusion et de la réserve. « Je ne sais si je dois me féliciter de ce que vous m'apprenez », dit la plus nette, l'avant-dernière, dont le ton est presque froid. La dernière, qui semble inaugurer une quatrième série, celle qu'il conviendrait d'appeler « la série silence », peut être interprétée de la manière la plus candide : « J'aurais accepté avec joie de le ou de la tenir sur les fonts, mais vous savez que l'on m'envoie à Valparaiso. » Certes, la preuve est mince. Elle est valable pour moi, elle est décisive comme l'amorce qui fait sauter la bombe. Elle rassemble autour d'elle des arguments mineurs qui la corroborent : ce prénom, ces cheveux châtains qui ne s'assortissent pas à nos crins noirs, cette construction particulière du visage, cette apparence, ce comportement de Marcel qui signalent chez lui un métissage différent et surtout cette préférence que lui a toujours vouée notre mère. Préférence revêche, bien camouflée, devenue plus franche à mesure que le temps passait et progressivement parvenue à ce qu'elle est aujourd'hui : une exclusivité, nullement secrète et qui cherche à peine à se légitimer en invoquant la mention très bien, le bicorne et les épaulettes.

Le plus pénible de l'affaire, c'est que cela soit une explication. Je ne me plains pas de ce qu'elle soit insuffisante : en pareil cas, dit le proverbe, graine de paille ne vaut jamais graine de bois de lit, et il faut des tempéraments comme celui de Mme Rezeau pour inverser la coutume, pour imposer le champi au détriment des enfants de la chambre. Je ne me plains pas de ce qu'elle ait, cette forte pécheresse, fait d'une faute une raison d'État, après bien d'autres, et transformé en gifles l'énergie de ses mea culpa. Je comprends très bien que cette dominatrice se soit attachée au plus faible, à celui qui tenait tout d'elle et d'elle seule. Je me plains de cette explication parce qu'elle est une explication : parce que toute explication (surtout tardive) me détruit la mère que je m'étais choisie. Un monstre m'avait été donné, un monstre unique en son genre et qui était ma génitrice. Voici qu'on met à la place une femme coupable, une femme courante, inspirée par des sentiments ordinaires, presque humains, peut-être encore plus humains que je ne l'imagine. Maintes fois déjà, j'ai refusé d'écouter les commentaires indulgents qui soulignaient les conséquences funestes de l'ovariotomie, de l'ablation de la vésicule biliaire, ou qui s'essayaient à trouver des excuses dans la propre jeunesse de cette femme bouclée dans un pensionnat jusqu'à dix-huit ans, puis jetée dans les bras du premier venu par la hâte égoïste des Pluvignec. Ces interprétations me hérissaient, soulevaient en moi une humeur analogue à celle du croyant devant qui des esprits critiques essaient de ramener un miracle à quelque enchaînement de lois physico-chimiques. Ah ! je peux ravaler sans trop de peine l'humiliation de n'avoir pas su deviner : un enfant n'a point de pénétration ; les apparences sont pour lui des cuirasses que ne traversent pas les lances de son regard, simples armes de joute. Mais je ne puis me résigner à dégringoler de si haut dans la banalité, je me cramponne à mon mythe, je suis horriblement jaloux.

Certes, je ne suis pas jaloux de votre amour, ma mère ! Je le suis de votre attention. Je n'admets pas que vous me la refusiez. Vous disiez un jour : « Il n'y a aucun de mes fils qui me ressemble plus que toi. » J'en étais fier, je vous savais gré de cette ressemblance et de cette fierté — et de cela seulement. Je sais bien que depuis lors j'ai beaucoup changé. Toutefois, je n'y suis parvenu qu'en m'opposant à vous, ce qui reste une manière de vous rendre hommage. Mais vous, vous n'avez pas joué franc jeu, vous m'avez abusé. Comme j'en rajoutais, moi qui vous prenais pour une sorte de Kali, alors que vous promeniez simplement sur vos talons plats une bourgeoise malfaisante ! La magnifique exécration que je vous avais vouée croyait trouver en face d'elle la même affreuse chaleur. Quelle naïveté ! Je comprends enfin pourquoi ma présence ne vous est pas indispensable, pourquoi vous avez tout fait pour m'éliminer, me rejeter de votre vue et de votre vie. Vous me détestiez raisonnablement : vous aviez pour moi de l'aversion, de la répulsion, de l'aigreur, de l'animosité… Le mot ne fait rien à l'affaire, et je vous laisse le soin de le choisir dans l'interminable liste de la méchanceté. Mais vous ne me haïssiez pas vraiment, par nécessité vitale. Vous me haïssiez à froid, non à chaud. C'était chez vous une attitude, une habitude, voire un désœuvrement… Vous n'êtes pas, veuve de mon père, beaucoup plus vivante que lui maintenant. Faut-il vous le dire ? J'ai beau avoir changé, je me souviens. Brasse-Bouillon se sent un peu orphelin de votre haine.

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