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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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— Tu me l'as réveillé ! proteste soudain ma femme.

J'ai dû marcher trop fort ou grogner sans m'en apercevoir. Je m'arrête et, confus, je fais le héron. Pourtant le mal n'est pas grand : la petite aiguille du réveil arrive sur le chiffre dix. Le gosse n'a même pas eu le temps de crier. Déjà il n'est plus dans son moïse, mais coincé contre sa mère. Il ouvre une bouche de carpillon pour avaler ce bout de sein trop court, un peu gercé et qui ne débite pas son décilitre quotidien. Cette tétée, avant le biberon, fait partie du rituel de Monique, catéchisée par son manuel de puériculture.

Nos pyjamas tiédissent sur le radiateur ; la housse de divan, rabattue, partage le lit en deux. C'est l'heure où les prunelles grises de ma femme s'amenuisent jusqu'à n'être plus qu'un simple trait de crayon entre les paupières. Ils sont trop ouverts, ce soir, et leurs sourcils trop rapprochés. Il est temps d'ouvrir la bouche :

— J'ai terminé mon papier. J'irai le porter demain matin et en revenant je tâcherai de dénicher Fred à son hôtel, s'il y est encore.

Et Monique ferme les yeux, petit à petit, se met à fredonner, bat la mesure avec une savate d'où s'échappe son pied nu.

XXXVI

Fred lisait, vautré sur son lit. Je n'avais eu qu'à pousser la porte entr'ouverte pour entrer chez lui, au bout d'un couloir obscur greffé sur un autre couloir et fréquenté par les seuls spécialistes du sixième étage. On entendait les moineaux griffer les gouttières ; trois rondelles de saucisson se desséchaient dans un ancien porte-savon ; les frusques de mon aîné pendaient à de simples clous fichés dans les jambes de force. L'odeur, surtout, était misérable : si l'argent n'en a pas, l'absence d'argent n'en manque jamais.

Fred se détourna mollement, ne sourcilla point, me tendit une patte velue jusqu'aux ongles.

— La sombre dèche, mon vieux. J'ai dû troquer ma chambre contre une mansarde, qui n'est d'ailleurs pas payée. Mais tu arrives bien, j'allais t'écrire de venir me voir.

Il renifla, s'assit sur le rebord du lit et claironna, pour m'amadouer :

— Je crois que nous allons toucher le gros paquet !

Le commissures des lèvres, les revers de son veston, sa ceinture, ses cordons de soulier, tout se dénouait, tout dégringolait, comme lui-même, Rezeau tombé au plus bas. Je ne pus m'empêcher de l'accabler :

— Pour l'instant, 288 francs me suffiraient.

— Oh ! reprit Fred avec une candeur fuyante, tu as pu croire que c'était moi !

La dénégation, si malhabile qu'elle valait un aveu, me désarma. Je l'observais avec une insolente pitié, dont il ne s'offensait point et sur laquelle il devait compter. Son regard en dessous, son coude légèrement levé lui donnaient l'allure du Chiffe qu'il était resté, du petit garçon habile dans l'art d'amortir les coups, de lasser les nerfs, d'escroquer les pardons.

— Tu sais, reprenait-il, j'en ai une bien bonne à te raconter. J'ai vu notre mère, avant-hier…

Autre procédé Chiffe : détourner de lui l'attention en l'aiguillant sur quelque autre salopard. Cependant, Fred avait vu sa mère, Fred s'était décidé à entreprendre quelque chose. Nous allions peut-être pouvoir régler la question. Certes, il fallait douter de sa bonne foi : depuis des mois, il oscillait entre les deux camps. Il avait vu la Veuve : donc il avait essayé de traiter avec elle, sans même m'en avertir. Mais il voulait me voir : donc l'arrangement envisagé ne l'emballait pas ou ne pouvait se faire sans moi. Sinon, je pouvais lui faire confiance, il n'aurait pas hésité une seconde à conclure l'affaire sur mon dos.

— Elle a commencé par me demander si ton gosse était né.

— C'est un garçon, fis-je en passant.

— Elle s'en fout, continuait Fred sans s'arrêter (ce qui prouvait qu'il s'en fichait autant que sa mère), mais elle tient à connaître la date exacte de la naissance et tous les prénoms de l'enfant. « Bien que Jean, m'a-t-elle dit, n'appartienne plus à la famille, Marcel veut faire figurer ces détails sur les registres généalogiques de ton père, que je lui ai remis et qu'il entend tenir à jour. » La généalogie des Rezeau confiée à Marcel, fils de Marcel… tu parles d'une rigolade !

Je reconnaissais bien là l'humour de ma mère : « Vous avez lu mes lettres ? Voyez comme ça me gêne ! » Toute réflexion faite, la riposte était seulement drôle. Rien de plus juste, rien de plus significatif que cette légitimité-là. Un ami, généalogiste professionnel, me disait un jour : « Vous pouvez me croire, moi qui suis payé pour fournir des ancêtres : je n'en connais pas d'authentiques, même quand ils sont perchés sur les souches les plus indiscutables. Songez que dans certains villages, il y a parfois plus d'un tiers d'enfants naturels. Un quart, au bas mot, des hommes sont cocus ou l'ont été, au moins une fois. A la dixième génération, vous avez un bâtard certain et deux probables parmi vos ascendants. La bâtardise s'avance, couronne en tête et ne doutant point de ses chromosomes. Or, nous portons tous un nom usurpé, nous sommes tous des arrière-petits-fils de personne. »

Je souriais, mécontent d'être content. Fred pérorait toujours, en attendant de me voir bâiller pour parler de choses sérieuses. Il se rapprochait, phrase par phrase, du sujet important.

— A part ça, j'ai cru comprendre que tout n'allait pas comme sur des roulettes à La Belle Angerie. Kervadec exige que la succession soit réglée avant de rétrocéder le manoir et de marier sa fille. Marcel et la vieille sont donc pressés d'en finir.

— C'est-à-dire ?

Mon frère se tortillait, reniflait de plus belle, secouait les genoux comme un gosse qui a envie de pisser.

— Il faut te dire… Enfin c'est notre mère qui a fait le premier pas, qui est venue me voir ici, à l'improviste… Oh ! ça s'est très bien passé. On ne m'a pas fait l'article, on ne m'a infligé ni scène ni laïus. Donnant, donnant. La veuve est une femme de tête, bien plus rassise, bien plus posée que notre ancienne Folcoche.

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