La mort du petit cheval
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #2
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253006862
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:
Pour mieux dire, je traversais une crise d'adaptation. Si la situation nouvelle, déjà, n'amusait plus Fred et le laissait indifférent, elle demeurait pour moi un problème, peut-être pas essentiel, mais passionnant. Cette fois, le passé était plus que passé : il était différent de mes souvenirs. Il fallait me revivre, réemployer cette vitalité inutile qui m'étouffait.
Evidemment, malgré le cours du platine, les ressources de Fred s'épuisèrent rapidement. En octobre, après une absence prolongée, nous le revîmes soudain. Il était moins brillant. Il avait revendu sa bicyclette, « ce sale clou », et repris goût au Caporal ordinaire. Il nous arriva sur le coup de midi et attendit aimablement que nous l'invitions à déjeuner. Son enthousiasme s'était refroidi, et il se plaignait de mystérieuses difficultés, sans en préciser la nature. Pendant une semaine, il redevint notre quotidien pique-assiette. Enfin, il s'enhardit et, après de savantes manœuvres oratoires, me pria de « verser ma quote-part à la caisse de défense commune depuis longtemps alimentée par lui seul ». Mon sourire ne le démonta pas : comme tous les tapeurs aux abois, il salivait avec une naïveté désarmante :
— Tu comprends, ce procès nous coûtera beaucoup plus cher que nous ne le pensions. Nous avons en face de nous des gens qui se défendent à coups de billets de mille. Le peu que nous avions ramené de La Belle Angerie y est passé, et j'en suis largement de ma poche. Il faut pourtant trouver des fonds pour tenir tête. Sinon, il ne nous restera plus qu'à transiger.
A quoi bon lui demander ce qu'il avait réellement fait ! Il me prenait pour un imbécile, parce que je n'exerçais aucun contrôle sur son activité, et cela seulement m'irritait, bien qu'un tel jugement jailli d'une telle cervelle fût à certains égards réconfortant. Je me contentai de me récuser, alléguant les frais imminents de l'accouchement de ma femme. Le nez de Fred s'allongea. Ses yeux montèrent au plafond, tels ceux des militaires à qui la Mère-patrie refuse les crédits nécessaires au confort de l'armée, résumée par leurs galons.
— Bon, bon, fit-il sombrement. Je t'aurais cru plus généreux envers tes propres intérêts. Tant pis, je me débrouillerai.
J'eus l'indiscrétion de lui demander comment.
— Je me débrouillerai, répéta-t-il, évasif et prenant bien soin d'éviter mon regard.
Il déjeuna une fois de plus, siffla son litre et disparut — pure coïncidence — en même temps que le porte-monnaie de ma femme.
— 288 francs, conclut Monique, le plaisir d'être débarrassé de ton frère ne coûte que 288 francs. J'espère que le nouveau ou la nouvelle Rezeau vaudra plus cher.
Ce nouveau Rezeau… J'y songeais de plus en plus, avec intérêt. Ce fœtus tenait déjà de la place. Malgré le manteau vague, il gonflait insolemment le ventre de sa mère, qui commençait à descendre. Tout un rayon de l'armoire de bois blanc était consacré à ses brassières, ses pointes, ses langes taillés dans de vieilles couvertures, ses couches pour lesquelles Catherine Arbin avait sacrifié deux draps un peu fatigués et qui venaient d'arriver, accompagnées de deux paires de chaussons blancs. J'ai toujours eu l'habitude de réserver mon attention aux seuls êtres doués d'une forte présence et je m'étonnais de cet envahissement par l'invisible. Tant d'accessoires pour si peu d'existence ! Symbole parfait de la nature humaine qui, avant de vivre, mobilise déjà le monde.
Un nouveau Rezeau… Que serait-il, cet inconnu affligé du sang de ma mère et menacé par le proverbe tel père, tel fils ? Donner une Folcoche à mes enfants, je ne le craignais plus. Mais donner un Brasse-Bouillon à Monique restait encore possible. Un enfant est un reflet, sans doute. Quelquefois un faux reflet : j'en savais quelque chose. Qu'importe ! Cet enfant devait être avant tout un enfant : c'est-à-dire ce que je n'avais pas été. Jeanne ou Jean, bien que ce prénom appartînt à la famille. Jeanne ou Jean, parce que je suis un ancêtre et non un descendant.
XXXIV
Il naît, ce premier enfant. J'attends dans le couloir de la clinique (car je n'ai point voulu laisser ma femme accoucher à l'hôpital, Bethléem de l'époque). J'attends, contracté, agacé par ces verres dépolis, cet émail trop blanc, cette discrétion glissante des infirmières, cette fraîcheur chirurgicale du chrome, ces relents de crémerie bataillant contre les effluves de l'éther. Une demi-douzaine de parturientes s'égosillent derrière les cloisons sans parvenir à détruire le silence, et les radiateurs entretiennent une chaleur de serre, sans parvenir non plus à m'ôter l'impression que la maison tout entière est bâtie en blocs de lait gelé. Quelque part vagit le téléphone, tandis qu'une infatigable fille de salle pousse sa serpillière sur le linoléum des couloirs.
Enfin, voici un bras, encore tout ganté par ce caoutchouc qui a la couleur des viscères, voici un nez qui se montrent dans l'entrebâillement de la porte 7, salle de travail.
— Un garçon. Bel accouchement pour un premier ! dit une bouche qui semble taillée dans la même matière que le gant. Vous pouvez entrer, monsieur.
Nous entrons dans une sorte de chapelle ripolinée dont la fenêtre haute a l'allure d'un vitrail. Riez bien : je suis saisi par le sentiment du sacré. Dans un angle de la pièce, il y a justement cet homme en blanc surplis qui vient d'administrer le sacrement de naissance et qui se rince les bras aux burettes modernes d'un étincelant lavabo. La sage-femme a pris la pose des nonnes qui se triturent les doigts, empaquetées dans leurs voiles. La pharmacie encense toute la pièce et particulièrement ce lit, long et miraculeux comme un catafalque de ressuscité. Il ne manque que les cierges : mais déjà s'allument en moi de courtes flammes.
— Jean ! fait seulement Monique, nullement à bout de souffle, mais toujours économe de mots ou décidée à confondre en un seul le père et le fils.
Homme brusque et surtout brusqué par toi-même, pourquoi te sens-tu si jeune, si renouvelé ? Dans cette maison où la vie se compte par jours, par mois tout au plus, un Jean Rezeau de deux cent soixante-dix mois avance très vite vers cette tache de chair, se penche sur ce Jean Rezeau qui n'a pas deux cent soixante-dix secondes. Rangez-vous tous ! Rien, soudain, ne m'est plus présent que cette minuscule présence. Nulle chose plus petite ne meuble autant d'espace avec si peu de matière et tant de temps avec si peu d'âge. Importance inattendue de la fragilité ! Encore violet, fripé, presque chauve, tel un petit vieux, et comme s'il savait que la vie, par d'autres vies, remonte si loin que toute enfance est sénile, les paupières suintant leur nitrate d'argent, le crâne rendu étrangement dolicocéphale par la poigne de la matrone, qu'il est laid, le petit hibou ! Et ressemblant, avec ça ! Je songe aux trente-six mille crétins qui lui trouveront le nez Arbin, le front de la tante Catherine ou les yeux du beau-père. Voyez ces trois crins noirs, qui tomberont sans doute, mais qui repousseront plus noirs encore et bien drus. Voyez ces grandes oreilles et la ridicule pointure de ce menton en galoche. Le fils, vous dis-je. Le fils ! Celui qui n'a pas cru en mon Père, celui-là n'entrera point dans le royaume des cieux. Celui qui n'avait pas cru en sa mère, celui-là ne devait point entrer dans le royaume de la terre. Mais, dans les deux cas, le Fils est venu nous sauver. Il ouvre une bouche édentée, il prêche et il ne prêche pas dans le désert, lui qui connaît l'éloquence de l'inarticulé, lui qui engouffre l'air comme l'engoulevent et nous le rend sous forme de cris. Excusez-moi, docteur, je n'entends rien que ces cris, je me fiche de savoir combien pèse la nouvelle génération et comment vous l'avez extirpé, ce chouan, d'un ventre champenois. Bougrement viable, je le vois bien ! Mais l'important était de savoir à quel point il serait viable dans ma vie.