La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
— My Lord, quand il s’agit d’aussi grands emprunteurs que vos personnes royales, vous pensez bien que toutes nos compagnies se tiennent informées, et que le crédit qu’il me faut à regret vous refuser, aucune autre compagnie ne vous l’accordera ; messer Boccace, que vous voyez, est avec moi pour les besognes des Bardi. Demandez-lui !… Car, Madame… (C’était toujours à la reine que Tolomei revenait) cet ensemble de créances nous est devenu bien fâcheux par le fait que rien ne les garantit. Au point où en sont arrivées vos affaires avec le Sire roi d’Angleterre, celui-ci ne va point garantir vos dettes ! Ni vous les siennes, je pense. À moins que vous soyez en intention de les reprendre à votre compte ? Ah ! Si cela était, peut-être pourrions-nous encore vous porter appui.
Et il ferma complètement l’œil gauche, croisa les mains sur son ventre, et attendit.
Isabelle s’entendait peu aux questions de finances. Elle leva les yeux vers Roger Mortimer. Comment fallait-il prendre les dernières paroles du banquier ? Que signifiait, après si long palabre, cette soudaine ouverture ?
— Éclairez-nous, messer Tolomei, dit-elle.
— Madame, reprit le banquier, votre cause est belle et celle de votre époux fort laide. La chrétienté sait les traitements méchants qu’il vous a infligés, les mœurs qui noircissent sa vie et le mauvais gouvernement qu’il impose à ses sujets par la personne de ses détestables conseillers. En revanche, Madame, vous êtes aimée parce que vous êtes aimable, et je gage qu’il ne manque pas de bons chevaliers en France et ailleurs qui seraient prêts à lever leurs bannières pour vous et vous rendre votre place en votre royaume… fût-ce boutant hors de son trône le roi d’Angleterre votre époux.
— Messer Tolomei, s’écria le comte de Kent, comptez-vous pour rien que mon frère, tout détestable qu’il soit, ait été couronné ?
— My Lord, my Lord, répondit Tolomei, les rois ne sont vraiment tels que du consentement de leurs sujets. Et vous avez un autre roi tout prêt à donner au peuple d’Angleterre, ce jeune duc d’Aquitaine qui semble montrer bien de la sagesse pour son jeune âge. J’ai beaucoup vu les passions humaines ; je sais assez bien reconnaître celles qui ne se défont point et entraînent les plus puissants princes à leur perte. Le roi Édouard ne se déliera pas du Despenser ; mais en revanche, l’Angleterre est toute disposée à acclamer tel souverain qu’on lui offrira pour remplacer le mauvais sien et les méchants qui l’entourent… Certes, vous m’opposerez, Madame, que les chevaliers qui s’offriront à combattre pour votre cause seront chers à payer ; il faudra leur fournir harnois, vivres et plaisirs. Mais nous, les Lombards, qui ne pouvons plus faire face à soutenir votre exil, nous pourrions encore faire face à soutenir votre armée, si Lord Mortimer dont la valeur n’est à personne inconnue s’engageait à en prendre la tête… et si, bien sûr, il nous était garanti que vous repreniez à votre compte les dettes de Messire Édouard, pour les acquitter le jour de votre succès.
La proposition ne pouvait être plus clairement faite. Les compagnies lombardes s’offraient à jouer la femme contre le mari, le fils contre le père, l’amant contre l’époux légitime. Mortimer n’en était point aussi surpris qu’on s’y serait attendu ni même n’affecta de l’être lorsqu’il répondit :
— La difficulté, messer Tolomei, est de réunir ces bannières. Cela ne se fait point dans une cave. Où pourrions-nous rassembler mille chevaliers que nous prendrons à notre solde ? En quel pays ? Les convoquer en France, nous ne pouvons, si bien disposé que soit le roi Charles envers sa sœur la reine.
Il y avait de la connivence entre le vieux Siennois et l’ancien prisonnier d’Edouard.
— Le jeune duc d’Aquitaine, dit Tolomei, n’a-t-il pas reçu en propre le comté de Ponthieu, qui vient de Madame la reine, et le Ponthieu ne se trouve-t-il pas vis-à-vis l’Angleterre, et jouxte le comté d’Artois où Monseigneur Robert, bien qu’il n’en soit pas le tenant, compte force partisans, ainsi que vous le savez, my Lord, puisque vous y fûtes abrité après votre évasion ?
— Le Ponthieu… répéta la reine, songeuse. Quel est votre conseil, gentil Mortimer ?
L’affaire, pour se débattre seulement de parole, n’en était pas moins une offre ferme. Tolomei était prêt à délivrer quelque crédit à la reine et à son amant afin qu’ils puissent faire face à l’immédiat et partir pour le Ponthieu organiser l’expédition. Et puis en mai, il fournirait le gros des fonds. Pourquoi mai ? Ne pouvait-il pas avancer cette date ?
Tolomei calculait. Il calculait qu’il avait, de concert avec les Bardi, une créance à récupérer sur le pape. Il demanderait à Guccio, qui se trouvait à Sienne, de se rendre, à cet effet, en Avignon. Le pape avait fait savoir incidemment, par un voyageur, qu’il accueillerait volontiers une visite du jeune homme ; il fallait profiter des bonnes dispositions du Saint-Père. Une occasion aussi, pour Tolomei, la dernière peut-être, de revoir ce neveu qui lui manquait beaucoup.
Et puis il y avait un petit amusement, dans la pensée du banquier. Comme Valois naguère à propos de la croisade, comme Robert d’Artois au sujet de l’Aquitaine, le Lombard se disait pour l’Angleterre : « C’est le pape qui paiera. » Alors, le temps que Boccace qui partait pour l’Italie, passât par Sienne, le temps que de Sienne Guccio allât en Avignon, qu’il arrivât à Paris…
— En mai, Madame, en mai… Que Dieu bénisse vos besognes.
II
RETOUR À NEAUPHLE
Était-elle donc si petite, la maison de banque de Neauphle, et si basse l’église de l’autre côté du minuscule champ de foire, et si étroit le chemin montant qui tournait pour aller vers Cressay, Thoiry, Septeuil ? Le souvenir et la nostalgie agrandissent étrangement la réalité des choses.
Neuf années écoulées ! Cette façade, ces arbres, ce clocher, venaient de rajeunir Guccio de neuf années ! Ou plutôt non ; de le vieillir, au contraire, de tout ce temps écoulé.
Guccio avait retrouvé instinctivement son geste de jadis pour s’incliner en passant la porte basse qui séparait les deux pièces de négoce du comptoir, au rez-de-chaussée. Sa main avait cherché d’elle-même la corde d’appui, le long du madrier de chêne qui servait d’axe à l’escalier tournant, pour monter à son ancienne chambre. Ainsi, c’était là qu’il avait tant aimé, comme jamais avant, comme jamais depuis !
La pièce exiguë, collée sous les solives du toit, sentait la campagne et le passé. Comment un logis si resserré avait-il pu contenir un aussi grand amour ? Par la fenêtre, à peine une fenêtre, une lucarne plutôt, il apercevait un paysage inchangé. Les arbres étaient fleuris en ce début de mai, comme au temps de son départ, neuf ans plus tôt. Pourquoi les arbres en fleurs dispensent-ils toujours une si forte émotion ? Entre les branches des pêchers, roses et arrondies comme des bras, apparaissait le toit de l’écurie, cette écurie dont Guccio s’était enfui devant l’arrivée des frères Cressay ! Ah ! La belle peur qu’il avait eue cette nuit-là !
Il se retourna vers le miroir d’étain, toujours à la même place sur le coffre de chêne. Chaque homme, au souvenir de ses faiblesses, se rassure à se regarder, oubliant que les signes d’énergie qu’il lit sur son visage ne font impression qu’à lui-même, et que c’est devant les autres qu’il fut faible ! Le métal poli aux reflets de grisaille renvoyait à Guccio le portrait d’un garçon de trente ans, brun, avec une ride assez profondément creusée entre les sourcils, et deux yeux sombres dont il n’était pas mécontent, car ces yeux là avaient vu déjà bien des paysages, la neige des montagnes, les vagues de deux mers, et allumé le désir dans le cœur des femmes, et soutenu le regard des princes et des rois.