La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
Marie a du mal à entrer dans la robe. L’étoffe a-t-elle rétréci d’être restée si longtemps sans usage, ou bien est-ce Marie qui a grossi ? On dirait plutôt que la forme de son corps s’est modifiée, comme si les contours, les rondeurs n’étaient plus à la même place. Elle a changé. Elle sait bien aussi que le duvet blond est plus fourni sur sa lèvre, que les taches de rousseur dues à l’air des champs se sont incrustées plus largement sur son visage. Ses cheveux, cette brassée de cheveux dorés dont il faut en hâte retisser les tresses, n’ont plus leur souplesse lumineuse d’antan.
Et voici que Marie se retrouve dans sa robe de fête qui la gêne aux entournures ; et ses mains rougies par les travaux de la maison sortent des manches de soie verte.
Qu’a-t-elle fait de toutes ces années qui maintenant ne semblent plus qu’un soupir du temps ?
Elle a vécu de se souvenir. Elle s’est nourrie quotidiennement de ses quelques mois d’amour et de bonheur, comme d’une provision trop rapidement engrangée. Elle a écrasé chaque instant de ce passé au moulin de la mémoire. Elle a revu mille fois le jeune Lombard arrivant pour réclamer sa créance et chassant le méchant prévôt. Mille fois elle a reçu son premier regard, refait leur première promenade. Elle a mille fois répété son vœu dans le silence et l’ombre nocturne de la chapelle, devant le moine inconnu. Mille fois elle a découvert sa grossesse. Mille fois elle a été arrachée par violence au couvent des filles du faubourg Saint-Marcel et conduite en litière fermée, tenant son nourrisson serré contre sa poitrine, à Vincennes, au château des rois. Mille fois on a devant elle revêtu son enfant des langes royaux, et on le lui a ramené mort, et elle en a encore le cœur poignardé. Et elle hait toujours la feue comtesse de Bouville, et elle l’espère en proie aux tourments infernaux. Mille fois, elle a juré sur les Évangiles de garder le petit roi de France, et de ne rien révéler des atroces secrets de la cour, même en confession, et de ne jamais revoir Guccio ; et mille fois elle s’est demandé : « Pourquoi est-ce à moi que cela est arrivé ? »
Elle l’a demandé au grand ciel bleu des jours d’août, aux nuits d’hiver passées à grelotter seule, entre des draps raides, aux aurores sans espérance. Pourquoi ?
Elle l’a demandé aussi au linge compté pour la buanderie, aux sauces remuées sur le feu de la cuisine, aux viandes mises en saloir, au ruisseau qui court au pied du manoir et au bord duquel on cueille les joncs et les iris, les matins de procession.
Elle a, par instants, haï Guccio, furieusement, pour le seul fait d’exister et d’avoir traversé sa vie comme le vent d’orage traverse une maison aux portes ouvertes ; et puis aussitôt elle s’est reproché cette pensée comme un blasphème.
Elle s’est prise tour à tour pour une très grande pécheresse à laquelle le Tout-puissant a imposé cette perpétuelle expiation, pour une martyre, pour une sorte de sainte tout exprès désignée par les volontés divines à dessein de sauver la couronne de France, la descendance de Saint Louis, tout le royaume, en la personne de ce petit enfant à elle confié… C’est de cette façon qu’on peut devenir folle, lentement, sans que les autres autour de vous s’en aperçoivent.
Des nouvelles du seul homme qu’elle ait aimé, des nouvelles de son époux auquel personne ne reconnaît ce titre, elle n’en a eu que de loin en loin, par quelques paroles du commis de la banque à la servante. Guccio était vivant. C’était tout ce qu’elle savait. Comme elle a souffert de l’imaginer, d’être impuissante à l’imaginer plutôt, en un pays lointain, une ville étrangère, parmi des parents, d’elle inconnus, auprès d’autres femmes sûrement, d’une autre épouse peut-être… Et voilà que Guccio est à un quart de lieue ! Mais est-ce vraiment pour elle qu’il est revenu ? Ou simplement pour régler quelque affaire du comptoir ? Ne serait-ce pas le plus affreux qu’il fût si proche et que ce ne fût pas pour elle ? Et pourrait-elle lui en faire reproche, puisqu’elle a refusé de le voir, voici neuf ans, elle-même lui a si durement signifié de ne plus jamais l’approcher, et sans pouvoir lui révéler la raison de cette cruauté ! Et soudain elle s’écrie :
— L’enfant !
Car Guccio va vouloir connaître ce petit garçon qu’il croit le sien ! Ne serait-ce pas pour cela qu’il a reparu ?
Jeannot est là, dans le pré qu’on aperçoit par la fenêtre, le long de la Mauldre, ce ruisseau bordé d’iris jaunes et trop peu profond pour qu’on s’y noie, jouant avec le dernier fils du palefrenier, les deux garçons du charron et la fille du meunier ronde comme une boule. Il a de la boue sur les genoux, sur le visage et jusque dans l’épi de cheveux blonds qui se tord sur son front. Il crie fort. Il a des mollets fermes et roses, celui qu’on croit un petit bâtard, un enfant du péché, et qu’on traite comme tel !
Mais comment ne s’aperçoivent-ils pas tous, les frères de Marie, les paysans du domaine, les gens de Neauphle, que Jeannot n’a rien de la blondeur dorée, presque rousse, de sa mère, et moins encore de la noirceur profonde, du teint couleur d’épices, de Guccio ? Comment ne voit-on pas qu’il est un vrai petit capétien, qu’il en a le visage large, les yeux bleu pâle, un peu trop écartés, le menton qui deviendra fort, la blondeur de paille ? Le roi Philippe le Bel était son grand-père. C’est miracle que les gens aient le regard si peu ouvert et ne reconnaissent dans les choses et les êtres que l’idée qu’ils s’en font !
Quand Marie a demandé à ses frères d’envoyer Jeannot chez les moines Augustins d’un couvent voisin afin qu’il y apprenne à lire et écrire, ils ont haussé les épaules.
— Nous savons lire un peu et cela ne nous sert guère ; nous ne savons pas écrire, et cela ne nous servirait de rien, a répondu Jean de Cressay. Pourquoi veux-tu que Jeannot ait besoin d’en apprendre plus long que nous ? C’est bon pour les clercs d’étudier, et tu ne peux même point le faire clerc puisqu’il est bâtard !
Dans le pré aux iris, l’enfant suit en rechignant la servante qui est venue le chercher. Il jouait au chevalier, la gaule en main, et était au moment d’enfoncer les défenses de l’appentis où des méchants retenaient prisonnière la fille du meunier.
Mais voici justement que les frères de Marie rentrent d’inspecter leurs champs. Ils sont poudreux, sentent la sueur de cheval et ont les ongles noirs. Jean, l’aîné, est déjà pareil à ce que fut leur père ; il a l’estomac lourd par-dessus la ceinture, la barbe broussailleuse, et les deux crocs lui manquent parmi ses dents gâtées. Il attend une guerre pour se révéler ; et chaque fois que devant lui on parle de l’Angleterre, il crie que le roi n’a qu’à lever l’ost et que la chevalerie saura bien montrer ce dont elle est capable. Il n’est point chevalier, du reste ; mais il pourrait le devenir à la faveur d’une campagne. Il n’a connu des armées que l’ost boueux de Louis Hutin, et l’on n’a pas fait appel à lui pour l’expédition d’Aquitaine. Il a nourri un moment d’espoir lors des intentions de croisade de Monseigneur Charles de Valois ; et puis Monseigneur Charles est mort. Ah ! que ce baron-là eût fait un bon roi !