La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
… Guccio Baglioni, mon ami, que n’as-tu continué une carrière si bellement commencée ! Tu étais allé de Sienne à Paris, de Paris à Londres, de Londres à Naples, à Lyon, à Avignon ; tu portais messages pour les reines, trésors pour les prélats. Pendant deux grandes années tu as circulé ainsi, parmi les plus grands seigneurs de la terre, chargé de leurs intérêts ou de leurs secrets. Et tu avais à peine vingt ans ! Tout te réussissait. Il n’est que de voir les attentions dont on t’entoure à présent, au retour de neuf années d’absence, pour juger des souvenirs que tu as laissés. Le Saint-Père lui-même te le prouve. Aussitôt qu’il te sait de retour en Avignon pour un banal recouvrement de créance, lui, le souverain pontife, du haut du trône de saint Pierre et submergé par tant de tâches, il demande à te voir, il s’intéresse à ton sort, à ta fortune, il a la mémoire de se rappeler que tu as eu un enfant jadis, il s’inquiète de te savoir privé de cet enfant, il consacre à te conseiller quelques-unes de ses précieuses minutes… « … Un fils doit être élevé par son père », te dit-il ; et il te fait délivrer sauf-conduit de messager papal, le meilleur qui soit.
… Et Bouville ! Bouville que tu viens trouver, porteur de la bénédiction du pape Jean, et qui te traite ainsi qu’ami depuis longtemps attendu, et qui a de grosses larmes dans les yeux en te voyant, et qui te délègue un de ses propres sergents d’armes pour t’accompagner dans ta démarche, et te remet une lettre, cachetée de son sceau, adressée aux frères Cressay, afin qu’on te laisse voir ton enfant !…
Ainsi, les plus hauts personnages s’occupaient de Guccio, sans aucun motif intéressé, pensait celui-ci, simplement pour l’amitié qu’inspirait sa personne, pour l’agilité de son esprit, et sans doute pour une certaine façon de se conduire avec les grands de ce monde qui lui était un don de nature.
Ah ! Que n’avait-il persévéré ! Il aurait pu devenir l’un de ces grands Lombards, puissants dans les États à l’égal des princes, comme Macci dei Macci, gardien actuel du Trésor royal de France, ou bien comme Frescobaldi d’Angleterre qui entrait, sans se faire annoncer, chez le chancelier de l’Échiquier.
Était-il trop tard, après tout ? Bien au fond de lui-même, Guccio se sentait supérieur à son oncle, et capable d’une plus éclatante réussite. Car le bon oncle Spinello, à froidement juger, faisait un négoce assez courant. Capitaine général des Lombards de Paris, il l’était devenu à l’ancienneté. Il possédait du bon sens, certes, et de l’habileté, mais point un exceptionnel talent. Guccio considérait tout cela de façon impartiale, à présent que, passé l’âge des illusions, il se sentait un homme de raisonnement pondéré. Oui, il avait eu tort autrefois. Or sa malheureuse aventure avec Marie de Cressay, il ne pouvait se le cacher, était la cause de ses renoncements.
Car pendant de longs mois, sa pensée n’avait été occupée que de ce déplorable événement, tous ses actes commandés par la volonté de dissimuler cet échec. Ressentiment, déception, abattement, honte de revoir ses amis et ses protecteurs après un dénouement peu glorieux, rêves de revanche… Son temps s’était usé à cela tandis qu’il s’installait dans une nouvelle vie, à Sienne, où l’on ne savait de ses amours de France que ce qu’il voulait bien en dire lui-même. Ah ! elle ignorait, cette ingrate Marie, la grande destinée dont elle avait brisé le cours en refusant autrefois de fuir avec lui ! Que de fois, en Italie, il y avait amèrement songé. Mais maintenant, il allait se venger…
Et si Marie, soudain, lui déclarait qu’elle l’aimait toujours, qu’elle l’avait attendu sans faiblesse et qu’un affreux malentendu avait été la seule cause de leur séparation ? Oui, si cela était ? Guccio savait qu’en ce cas il ne résisterait point, qu’il oublierait ses griefs aussitôt qu’exprimés, et qu’il emmènerait sans doute Marie de Cressay à Sienne, dans le palais familial, pour présenter sa belle épouse à ses concitoyens. Et pour montrer à Marie cette ville neuve, moins grande que Paris ou que Londres, certes, mais qui l’emportait en magnificence architecturale, avec son Municipio édifié depuis peu et dont Simone Martini terminait actuellement les fresques intérieures, avec sa cathédrale noire et blanche qui serait la plus belle de Toscane, une fois sa façade achevée. Ah ! le plaisir de partager ce que l’on aime avec une femme aimée ! Et que faisait-il à rêver devant un miroir d’étain, au lieu de courir à Cressay et de profiter de l’émotion de la surprise ?
Et puis il réfléchit. Les amertumes pendant neuf ans remâchées ne pouvaient pas s’oublier d’un coup, ni la peur non plus qui l’avait chassé, un matin, de ce jardin même. Les cris furieux des deux frères Cressay qui voulaient lui rompre l’échine… Sans un bon cheval, il était mort. Mieux valait envoyer le sergent d’armes, avec la lettre du comte de Bouville ; la démarche aurait plus de poids.
Mais Marie, après neuf ans, était-elle toujours aussi belle ? Serait-il toujours aussi fier de se montrer à son bras ?
Guccio pensait avoir atteint l’âge où l’on se conduit par la raison. Or, si une ride s’enfonçait entre les sourcils, il était toujours le même homme, le même mélange d’astuce et de naïveté, d’orgueil et de songes. Tant il est vrai que les années changent peu notre nature et qu’il n’est pas d’âge pour nous délivrer des erreurs. Les cheveux blanchissent plus vite que les faiblesses.
On rêve d’un événement pendant neuf années ; on l’espère et on le redoute, on prie la Vierge chaque nuit qu’il s’accomplisse et l’on prie Dieu chaque jour de l’empêcher ; on s’est préparé, soir après soir, matin après matin, à ce que l’on dira s’il se produit ; on a murmuré toutes les réponses que l’on donnera à toutes les questions que l’on a imaginées ; on a prévu les cent, les mille façons dont cet événement pourrait survenir… il survient. On est désemparé.
Ainsi se trouve Marie de Cressay ce matin-là, parce que sa servante, qui fut autrefois confidente de son bonheur et de son drame, est venue tout à l’heure lui chuchoter à l’oreille que Guccio Baglioni était de retour. Qu’on l’a vu arriver au village de Neauphle. Qu’il semble avoir train de seigneur. Que des sergents du roi lui servent d’escorte. Qu’il doit être messager du pape… Les gamins sur la place ont regardé, bouche bée, le harnais de cuir jaune brodé des clés de saint Pierre. À cause de ce harnais, cadeau du pape au neveu de ses banquiers, toutes les cervelles du village se sont mises à travailler.
Et la servante est là, essoufflée, les yeux brillants d’émoi au-dessus de ses joues rouges, et Marie de Cressay ne sait ce qu’elle doit ni va faire.
Elle dit :
— Ma robe !
Cela lui est venu tout seul, sans y réfléchir, et la servante a aussitôt compris, parce que Marie a peu de robes, et qu’elle n’en peut demander d’autre que celle-là qui fut cousue naguère dans le beau tissu de soie donné par Guccio, celle qu’on sort du coffre chaque semaine, qu’on brosse avec soin, qu’on défroisse, qu’on aère, devant laquelle on pleure parfois, et qu’on ne revêt jamais.
Guccio peut apparaître d’un moment à l’autre. La servante l’a-t-elle aperçu ? Non. Elle ne rapporte que des nouvelles qui couraient de seuil en seuil… Peut-être est-il déjà en chemin ! Si seulement Marie avait une pleine journée pour se préparer à cette arrivée ! Elle a attendu neuf années, et cela revient à n’avoir qu’un seul instant !
Qu’importe que l’eau soit froide dont elle s’asperge la gorge, le ventre, les bras, devant la servante qui se détourne, surprise de l’impudeur subite de sa maîtresse, et puis coule un regard vers ce beau corps dont c’est pitié vraiment qu’il soit sans homme depuis si longtemps, et qu’elle se met à jalouser un peu en voyant comme il est demeuré plein, et ferme, et pareil à une belle plante sous le soleil. Pourtant les seins sont plus lourds qu’autrefois et s’affaissent légèrement sur la poitrine ; les cuisses ne sont plus aussi lisses, le ventre est marqué de quelques petites stries laissées parla maternité. Allons ! Le corps des filles nobles s’abîme aussi, moins que le corps des servantes, certes, mais il s’abîme quand même, et c’est justice de Dieu, qui fait toutes les créatures pareilles.