Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Le roi était monté en fureur, et son menton tremblait. « Vous me narguez, beau sire, mais ne le ferez pas longtemps. Agenouillez-vous ! – Ôtez Béarn de l’hommage, et je ploie le genou aussitôt. – Vous le ploierez en prison, mauvais traître ! cria le roi. Qu’on s’en saisisse ! »
La pièce était montée, prévue, organisée, au moins par Bucy qui n’eut qu’un geste à faire pour que Perrinet le Buffle et six autres sergents de la garde surgissent autour de Phœbus. Ils savaient déjà qu’ils devaient le conduire au Louvre.
Le même jour, le prévôt Marcel s’en allait disant dans la ville : « Il ne restait plus au roi Jean qu’un seul ennemi à se faire ; c’est chose accomplie. Si tous les larrons qui entourent le roi demeurent en place, il n’y aura bientôt plus un seul honnête qui pourra respirer hors de geôle. »
IV
LE CAMP DE CHARTRES
La plus belle, mon neveu, la plus belle ! Savez ce que m’écrit le pape dans une lettre du 28 novembre, mais dont l’expédition a dû être quelque peu différée, ou bien dont le chevaucheur qui me la portait est allé me chercher où je n’étais pas, puisqu’elle ne m’est parvenue qu’hier soir, à Arcis ? Devinez… Eh bien, le Saint-Père, déplorant le désaccord que j’ai avec Niccola Capocci, me fait reproche « du manque de charité qui est entre nous ». Je voudrais bien savoir comment je pourrais lui témoigner charité, à Capocci ? Je ne l’ai point revu depuis Breteuil, où il m’a brusquement faussé compagnie pour aller s’installer à Paris. Et qui donc est fautif du désaccord, sinon celui qui, à toute force, a voulu m’adjoindre ce prélat égoïste, borné, uniquement soucieux de ses aises, et dont les démarches n’ont d’autre dessein que de contrecarrer les miennes ? La paix générale, il n’en a cure. Tout ce qui lui importe, c’est que ce ne soit pas moi qui y parvienne. Manque de charité, la belle chose ! Manque de charité… J’ai bonnes raisons de penser que Capocci fricote avec Simon de Bucy, et qu’il fut pour quelque chose dans l’emprisonnement de Phœbus, lequel, je vous rassure, oui, vous le saviez… fut relâché en août ; et grâce à qui ? À moi ; ça, vous ne le saviez pas… sous la promesse qu’il rejoindrait l’ost du roi.
Enfin, le Saint-Père veut bien m’assurer qu’on me loue pour mes efforts et que mes activités sont approuvées non seulement par lui-même, mais par tout le collège des cardinaux. Je pense qu’il n’en écrit pas autant à l’autre… Mais il revient, comme il l’a déjà fait en octobre, sur son conseil d’inclure Charles de Navarre dans la paix générale. Je devine aisément qui lui souffle cela…
C’est après l’évasion de Friquet de Fricamps que le roi Jean décida de transférer son gendre à Arleux, une forteresse de Picardie où tout autour sont des gens fort dévoués aux d’Artois. Il craignait que Charles de Navarre, à Paris, ne bénéficiât de trop de complicités. Il ne voulait pas laisser Phœbus et lui dans la même prison, voire la même ville…
Et puis, ayant bradé l’affaire de Breteuil comme je vous le contais hier, il revint à Chartres. Il m’avait dit : « Nous parlerons à Chartres. » J’y fus, moi, tandis que Capocci faisait le vaniteux à Paris…
Où sommes-nous ici ? Brunet !… le nom de ce bourg ?… Et Poivres, avons-nous passé Poivres ? Ah ! bon, c’est en avant. On m’a dit que l’église en était digne d’être regardée. D’ailleurs, toutes ces églises de Champagne sont fort belles. C’est un pays de foi…
Oh ! je ne regrette pas d’avoir vu le camp de Chartres, et j’eusse voulu que vous le vissiez aussi… Je sais ; vous avez été dispensé de l’ost afin de suppléer votre père, malade, pour contenir les Anglais, vaille que vaille, hors de Périgord… Cela vous a peut-être sauvé d’être aujourd’hui couché sous une dalle, dans un couvent de Poitiers. Peut-on savoir ? La Providence décide.
Alors, imaginez Chartres : soixante mille hommes, au bas mot, campant dans la vaste plaine que dominent les flèches de la cathédrale. L’une des plus grandes armées, sinon la plus grande, jamais réunies au royaume. Mais séparée en deux parts bien distinctes.
D’un côté, alignées en belles files par centaines et centaines, les tentes de soie ou de toile teinte des bannerets et des chevaliers. Le mouvement des hommes, des chevaux, des chariots produisait là un grand fourmillement de couleurs et d’acier, sous le soleil, à perte de vue ; et c’était de ce côté que venaient installer leurs éventaires roulants les marchands d’armes, de harnais, de vin, de mangeaille, ainsi que les bordeliers amenant de pleins chariots de filles, sous la surveillance du roi des ribauds… dont je n’ai toujours pas retrouvé le nom.
Et puis, à bonne distance, bien séparés, comme dans les images du Jugement dernier… d’un côté le paradis, de l’autre l’enfer… les piétons, sans autre abri, sur les blés coupés, qu’une toile soutenue par un piquet, quand encore ils avaient pris le soin de s’en munir ; une immense plèbe au hasard répandue, lasse, sale, désœuvrée, qui se groupait par terroir et obéissait mal à des chefs improvisés. D’ailleurs à quoi eût-elle obéi ? On ne lui donnait guère de tâches, on ne lui commandait aucune manœuvre. Toute l’occupation de ces gens, c’était la recherche de la nourriture. Les plus malins s’en allaient chaparder du côté des chevaliers, ou bien piller les basses-cours des hameaux voisins, ou bien braconner. Derrière chaque talus on voyait trois gueux assis sur leurs talons, autour d’un lapin en train de rôtir. Il y avait de soudaines ruées vers les chariots qui distribuaient du pain d’orge, à des heures irrégulières. Ce qui était régulier, c’était le passage du roi, chaque jour, dans les rangs des piétons. Il inspectait les derniers arrivés, un jour ceux de Beauvais, le lendemain ceux de Soissons, le surlendemain ceux d’Orléans et de Jargeau.
Il se faisait accompagner, entendez bien, de ses quatre fils, de son frère, du connétable, des deux maréchaux, de Jean d’Artois, de Tancarville, qui sais-je encore… d’une nuée d’écuyers.
Une fois, qui se trouva être la dernière, vous allez voir pourquoi… il me convia comme s’il me rendait grand honneur. « Monseigneur de Périgord, demain, s’il vous plaît de me suivre, je vous emmène à la montrée. » Moi, j’attendais toujours de m’accorder avec lui sur quelques propositions, si vagues fussent-elles, à transmettre aux Anglais, pour pouvoir accrocher un commencement de négociation. J’avais proposé que les deux rois commissent des députés pour dresser la liste de tous les litiges entre les deux royaumes. Rien qu’avec cela, on pouvait discuter pendant quatre ans.
Ou bien, je cherchais un autre abord, tout différent. On feignait d’ignorer les litiges et l’on engageait les préliminaires sur les préparatifs d’une expédition commune vers Constantinople. L’important, c’était de commencer à parler…
J’allai donc traîner ma robe rouge dans cette vaste pouillerie qui campait sur la Beauce. Je dis fort bien : pouillerie, car au retour Brunet dut me chercher les poux. Je ne pouvais tout de même pas repousser ces pauvres hères qui venaient baiser le bas de ma robe ! L’odeur était encore plus incommodante qu’à Breteuil. La nuit précédente un gros orage avait crevé, et les piétons avaient dormi à même le sol détrempé. Leurs guenilles fumaient sous le soleil du matin, et ils puaient ferme. L’Archiprêtre, qui marchait devant le roi, s’arrêta. Décidément, il tenait grande place, l’Archiprêtre ! Et le roi s’arrêta, et toute sa compagnie.