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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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— Ah ! Gris-Mouton est pris… », dit le roi, car c’est ainsi qu’on surnomme messire de Chambly.

Le messager de Boucicaut reprit : « Mais messire de Boucicaut ne l’a point su assez tôt, et c’est ainsi que nous avons donné soudain dans l’avant-garde des Anglais. Nous les avons attaqués si roidement qu’ils se sont jetés en retraite… – Comme à leur ordinaire, dit le roi Jean. – … mais ils se sont rabattus sur leurs renforts qui étaient grandement plus nombreux que nous, et ils nous ont assaillis de toutes parts, au point que messires de Boucicaut, de Craon et de Caumont nous ont menés rapidement sur Romorantin, où ils se sont enfermés, poursuivis par toute l’armée du prince Édouard qui, à l’heure où messire de Boucicaut m’a dépêché, commençait leur siège. Voilà, Sire, ce que je dois vous dire. »

Il se fit silence de nouveau. Puis le maréchal de Clermont eut un mouvement de colère. « Pourquoi diable avoir attaqué ? Ce n’était point ce qu’on leur avait commandé. – Leur faites-vous reproche de leur vaillance ? lui répondit le maréchal d’Audrehem. Ils avaient débusqué l’ennemi, ils l’ont chargé. – Belle vaillance, dit Clermont. Ils étaient trois cents lances, ils en aperçoivent vingt, et courent dessus sans plus attendre, en croyant que c’est grande prouesse. Et puis, il en surgit mille, et les voilà fuyant à leur tour, et courant se mucher au premier château. Maintenant, ils ne nous servent plus de rien. Ce n’est point de la vaillance, c’est de la sottise. »

Les deux maréchaux se prenaient de bec, comme à l’accoutumée, et le connétable les laissait dire. Il n’aimait pas prendre parti, le connétable. C’était un homme plus courageux de corps que d’âme. Il préférait se faire appeler Athènes que Brienne, à cause de l’ancien connétable, son cousin décapité. Or, Brienne, c’était son fief, alors qu’Athènes ce n’était qu’un vieux souvenir de famille, sans plus de réalité aucune, à moins d’une croisade… Ou peut-être, simplement, il était devenu indifférent, avec l’âge. Il avait longtemps commandé, et fort bien, les armées du roi de Naples. Il regrettait l’Italie, parce qu’il regrettait sa jeunesse. L’Archiprêtre, un peu en retrait, observait d’un air goguenard l’empoignade des maréchaux. Ce fut le roi qui mit fin à leur débat.

« Et moi, je pense, dit-il, que leur revers nous sert. Car voici l’Anglais fixé par un siège. Et nous savons à présent où courir à lui, tandis qu’il y est retenu. » Il s’adressa alors au connétable. « Gautier, mettez l’ost en route demain, à l’aurore. Séparez-le en plusieurs batailles qui passeront la Loire en divers points, là où sont les ponts, pour ne point nous ralentir, mais en gardant liaison étroite entre les batailles afin de les réunir à lieu nommé, par-delà le fleuve. Pour moi, je passerai à Blois. Et nous irons attaquer l’armée anglaise par revers à Romorantin, ou bien si elle s’avise d’en partir, nous lui couperons toutes routes devant elle. Faites garder la Loire très loin après Tours, jusques à Angers, pour que jamais le duc de Lancastre, qui vient du pays normand, ne puisse se joindre au prince de Galles. »

Il surprenait son monde, Jean II ! Soudain calme et maître de soi, le voici qui donnait des ordres clairs et fixait des chemins à son armée, comme s’il voyait toute la France devant lui. Interdire la Loire du côté de l’Anjou, la franchir en Touraine, être prêt soit à descendre vers le Berry, soit à couper la route du Poitou et de l’Angoumois… et au bout de tout cela, aller reprendre Bordeaux et l’Aquitaine. « Et que la promptitude soit notre affaire, que la surprise joue à notre avantage. » Chacun se redressait, prêt à l’action. Une belle chevauchée qui s’annonçait.

« Et qu’on renvoie toute la piétaille, ordonna encore Jean II. N’allons pas à un autre Crécy. Rien qu’en hommes d’armes, nous serons encore cinq fois plus nombreux que ces méchants Anglais. »

Ainsi, parce que voilà dix ans les archers et arbalétriers, engagés mal à propos, ont gêné les mouvements de la chevalerie et fait perdre une bataille, le roi Jean renonçait à avoir cette fois aucune infanterie. Et ses chefs de bannière l’approuvaient car tous avaient été à Crécy et ils en restaient tout meurtris. Ne pas commettre la même erreur, c’était leur grand souci.

Seul, le Dauphin s’enhardit à dire : « Ainsi, mon père, nous n’aurons point d’archers du tout… »

Le roi ne daigna même pas lui répondre. Et le Dauphin, qui se trouvait rapproché de moi, me dit, comme s’il cherchait appui, ou bien voulait que je ne le prisse pas pour un niais : « Les Anglais, eux, mettent leurs archers à cheval. Mais nul ne consentirait, chez nous, à ce qu’on donnât chevaux à des gens du commun peuple. »

Tiens, cela me rappelle… Brunet !… Si le temps demain se maintient dans la douceur qu’il a, je ferai l’étape, qui sera fort courte, sur mon palefroi. Il faut me remettre un peu dans ma selle, avant Metz. Et puis je veux montrer aux gens de Châlons, en entrant dans leur ville, que je puis tout aussi bien chevaucher que leur fol évêque Chauveau…qui n’a toujours pas été remplacé.

V

LE PRINCE D’AQUITAINE

Ah ! vous me retrouvez bien courroucé, Archambaud, pour ce bout de route qui va nous mener jusqu’à Sainte-Menehould. Il est dit que je ne m’arrêterai point dans une grande ville sans y trouver quelque nouvelle qui me fasse bouillir le sang. À Troyes, c’était la lettre du pape. À Châlons, ce fut le courrier de Paris. Qu’ai-je appris ? Que le Dauphin, près d’une quinzaine avant de se mettre en route, a signé un mandement pour altérer une fois encore le cours des monnaies, dans le sens de l’affaiblissement, bien sûr. Mais par crainte que la chose ne soit mal accueillie… ça, il n’y avait pas besoin d’être grand devin pour le prévoir… il en a repoussé la promulgation jusqu’après son départ, quand il serait assez loin, à cinq jours de chemin, et c’est seulement le 10 de ce mois que l’ordonnance a été publiée. En somme, il a craint d’affronter ses bourgeois, et s’est forlongé comme un cerf. Vraiment, la fuite est trop souvent sa ressource ! Je ne sais qui lui a inspiré cette peu honorable ruse, si c’est Braque ou Bucy ; mais les fruits en ont vite mûri. Le prévôt Marcel et les plus gros marchands s’en sont allés tout en colère chanter matines au duc d’Anjou, que le Dauphin a installé au Louvre en sa place ; et le second fils du roi, qui n’a que dix-huit ans et pas beaucoup de jugeote, s’est laissé arracher, pour éviter l’émeute dont on le menaçait, de suspendre l’ordonnance jusqu’au retour du Dauphin. Ou il ne fallait pas prendre la mesure, ce pour quoi j’aurais penché, car elle n’est une fois de plus qu’un mauvais expédient, ou il fallait la prendre et l’imposer tout immédiatement. Il arrive bien renforcé devant son oncle l’Empereur, notre Dauphin Charles, avec une capitale où le conseil de ville refuse d’obéir aux ordonnances royales !

Qui donc, aujourd’hui, commande au royaume de France ? On est en droit de se le demander. La chose, ne nous y trompons pas, aura des suites graves. Car voilà le Marcel devenu sûr de lui, sachant qu’il a fait ployer la volonté de la couronne, et soutenu forcément par la populace des bourgeois, puisqu’il défend leur bourse. Le Dauphin avait bien joué ses États généraux, les laissant désemparés par son départ ; avec ce coup-là, il perd tout son avantage. Avouez que c’est décevant, vraiment, de se donner tant de soins et de courir les routes, comme je le fais depuis une demi-année, pour tenter d’améliorer le sort de princes si obstinés à se nuire à eux-mêmes !

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