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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Adieu, Châlons… Oh non, oh non ! Je ne veux point me mêler de la désignation d’un nouvel évêque. Le comte-évêque de Châlons est l’un des six pairs ecclésiastiques. C’est l’affaire du roi Jean, ou du Dauphin. Qu’ils la règlent directement avec le Saint-Père… ou bien qu’ils en donnent la fatigue à Niccola Capocci ; il s’emploiera à quelque chose, pour une fois…

Il ne faut tout de même pas trop accabler le Dauphin ; il n’a point tâche facile. Le grand fautif, c’est le roi Jean ; et jamais le fils ne pourra commettre autant d’erreurs que le père en a additionné.

Pour me désencolérer, ou peut-être m’encolérer davantage… Dieu me pardonne de pécher… je vais vous conter son équipée, au roi Jean. Et vous allez voir comment un roi perd la France !

À Chartres, ainsi que je vous le disais, il s’était repris. Il avait cessé de parler chevalerie quand il eût fallu parler finances, de s’occuper de finances quand il eût dû s’occuper de la guerre, et de se soucier de vétilles quand se jouait le sort du royaume. Pour une fois, il semblait sorti de sa confusion intérieure et de sa funeste inclination au contretemps ; pour une fois, il paraissait coïncider avec l’heure. Il avait adopté de vraies dispositions de campagne. Et comme l’humeur du chef est chose contagieuse, ces dispositions furent mises en œuvre avec exactitude et rapidité.

D’abord, interdire aux Anglais le franchissement de la Loire. De forts détachements, commandés par des capitaines auxquels ces pays étaient familiers, furent envoyés pour tenir tous les ponts et passages entre Orléans et Angers. Ordre aux chefs d’avoir toujours lien avec leurs voisins, et d’envoyer fréquemment messagers à l’armée du roi. Empêcher à tout prix la chevauchée du prince de Galles, qui vient de Sologne, et celle du duc de Lancastre, qui arrive de Bretagne, de se joindre. On les battra séparément. Et d’abord, le prince de Galles. L’armée, divisée en quatre colonnes pour en faciliter l’écoulement, franchira le fleuve par les ponts de Meung, de Blois, d’Amboise et de Tours. Éviter les engagements, quelles que soient les occasions qui s’en puissent offrir, avant que tous les corps de bataille ne soient rassemblés outre-Loire. Pas de prouesses individuelles, si tentantes qu’elles puissent paraître. La prouesse, ce sera d’écraser l’Anglais tous ensemble, et de purger le royaume de France de la misère et de la honte qu’il subit depuis de trop longues années. Telles étaient les instructions que le connétable duc d’Athènes donna aux chefs de bannières réunis avant le départ. « Allez, messires, et que chacun soit à son devoir. Le roi a les yeux sur vous. »

Le ciel était encombré de gros nuages noirs qui crevèrent soudain, traversés d’éclairs. Toutes ces journées, le Vendômois et la Touraine furent battus de pluies d’orage, brèves mais drues, qui trempaient les cottes d’armes et les harnachements, traversaient les chemises de mailles, alourdissaient les cuirs. On eût dit que la foudre était attirée par tout cet acier qui défilait ; trois hommes d’armes, qui s’étaient abrités sous un grand arbre, en furent frappés. Mais l’armée, dans l’ensemble, supportait bien les intempéries, souvent encouragée par un peuple en clameur. Car bourgeois des petites villes et manants des campagnes s’inquiétaient fort de l’avance du prince d’Aquitaine dont on disait choses effrayantes. Ce long défilé d’armures qui se hâtaient, quatre de front, les rassurait dès qu’ils comprenaient que les combats ne se livreraient pas dans leurs parages. « Vivre notre bon roi ! Rossez bien ses ennemis ! Dieu vous protège, vaillants seigneurs ! » Ce qui voulait dire : « Dieu nous garde, grâce à vous… dont beaucoup vont tomber raides quelque part… de voir nos maisons et nos pauvres hardes brûlées, nos troupeaux dispersés, nos récoltes perdues, nos filles malmenées. Dieu nous garde de la guerre que vous allez faire ailleurs. » Et ils n’étaient pas chiches de leur vin qui est frais et doré. Ils le tendaient aux chevaliers qui le buvaient, cruche levée, sans arrêter leur monture.

J’ai vu tout cela, car j’avais pris résolution de suivre le roi et d’aller comme lui à Blois. Il se hâtait à la guerre mais, moi, j’avais mission de faire la paix. Je m’obstinais. J’avais mon plan, moi aussi. Et ma litière avançait, derrière le gros de l’armée, mais suivie de détachements qui avaient manqué de rejoindre à temps le camp de Chartres. Il en arriverait pendant plusieurs jours encore, tels les comtes de Joigny, d’Auxerre et de Châtillon, trois fiers compères qui s’en allaient sans se presser, suivis de toutes les lances de leurs comtés, et prenaient la guerre par son côté joyeux. « Bonnes gens, avez-vous vu passer l’armée du roi ? – L’armée ? On l’a vue passer le jour d’avant-hier, qu’il y en avait, qu’il y en avait ! Cela a duré plus d’une couple d’heures. Et d’autres encore ont passé ce matin. Si vous trouvez l’Anglais, ne lui faites point quartier. – Pour sûr, bonnes gens, pour sûr… et si nous prenons le prince Édouard, nous nous rappellerons de vous en envoyer un morceau. »

Et le prince Édouard, pendant ce temps, allez-vous me demander… Le prince avait été retardé devant Romorantin. Moins longtemps que ne l’escomptait le roi Jean, mais assez toutefois pour lui laisser développer sa manœuvre. Cinq journées, car les sires de Boucicaut, de Craon et de Caumont s’étaient furieusement défendus. Dans la journée du 31 août, l’assaut leur fut donné trois fois, qu’ils repoussèrent. Et ce fut seulement le 3 septembre que la place tomba. Le prince la fit incendier, comme à l’accoutumée ; mais le lendemain, qui était un dimanche, il lui fallut laisser reposer sa troupe. Les archers, qui avaient perdu nombre des leurs, étaient fatigués. C’était la première rencontre un peu sérieuse depuis le début de la campagne. Et le prince, moins souriant qu’à son ordinaire, ayant appris par ses espies… car il avait toujours des intelligences très en avant… que le roi de France avec tout son ost se dispose à descendre sur lui, le prince se demande s’il n’a pas eu tort de s’obstiner contre la forteresse, et s’il n’aurait pas mieux fait de laisser les trois cents lances de Boucicaut enfermées dans Romorantin.

Il ne connaît pas exactement le nombre de l’armée du roi Jean ; mais il la sait plus forte que la sienne, et de beaucoup, cette armée qui va chercher passage sur quatre ponts à la fois… S’il ne veut pas souffrir d’une disparité trop écrasante, il lui faut à tout prix opérer sa jonction avec le duc de Lancastre. Finie la chevauchée plaisante, fini de s’amuser des vilains fuyant dans les bois et des toits de monastères qui flambent. Messires de Chandos et de Grailly, ses meilleurs capitaines, ne sont pas moins inquiets, et même ce sont eux, vieux routiers rompus à la fortune des guerres, qui l’invitent à la hâte. Il descend la vallée du Cher, traversant Saint-Aignan, Thésée, Montrichard sans s’arrêter à trop les piller, sans même regarder la belle rivière aux eaux tranquilles, ni ses îles plantées de peupliers que le soleil traverse, ni les coteaux crayeux où mûrissent, sous la chaleur, les prochaines vendanges. Il tend vers l’ouest, vers le secours et le renfort.

Le 7 septembre, il atteint Montlouis pour apprendre qu’un gros corps de bataille, que commandent le comte de Poitiers, troisième fils du roi, et le maréchal de Clermont, est à Tours.

Alors, il balance. Quatre jours il attend, sur les hauteurs de Montlouis, que Lancastre arrive, ayant passé le fleuve ; le miracle, en somme. Et si le miracle ne se produit pas, en tout cas sa position est bonne. Quatre jours il attend que les Français, qui savent le lieu où il est, lui livrent bataille. Contre le corps Poitiers-Clermont, le prince de Galles pense qu’il peut tenir et même l’emporter. Il a choisi son emplacement de combat, sur un terrain coupé par d’épais buissons d’épines. Il occupe ses archers à terrasser leurs retranchements. Lui-même, ses maréchaux et ses écuyers campent dans des maisonnettes avoisinantes.

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