Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Quatre jours, dès l’aurore, il scrute l’horizon, du côté de Tours. Le matin dépose dans l’immense vallée des brumes dorées ; le fleuve, grossi par les récentes pluies, roule de l’ocre entre ses berges vertes. Les archers continuent à façonner des talus.
Quatre nuits, regardant le ciel, le prince s’interroge sur ce que l’aube suivante lui réserve. Les nuits furent très belles dans ce moment-là, et Jupiter y brillait bien, plus gros que tous les autres astres.
« Que vont faire les Français ? se demandait le prince. Que vont-ils faire ? »
Or, les Français, respectant pour une fois l’ordre qui leur avait été donné, n’attaquent point. Le 10 de septembre, le roi Jean est à Blois avec son corps de bataille bien rassemblé. Le 11, il se meut vers la jolie cité d’Amboise, autant dire à toucher Montlouis. Adieu renforts, adieu Lancastre ; il faut au prince de Galles retraiter sur l’Aquitaine, au plus rapide, s’il veut éviter que, entre Tours et Amboise, la nasse ne se referme ; à deux corps de bataille, il ne peut opposer front. Le même jour, il déloge de Montlouis pour aller dormir à Montbazon.
Et là, au matin du 12, que voit-il arriver ? Deux cents lances, précédées d’une bannière jaune et blanche, et au milieu des lances une grande litière rouge d’où sort un cardinal… J’ai accoutumé mes sergents et valets, vous l’avez vu, à mettre genou en terre quand je descends. Cela fait toujours impression sur ceux chez qui je parviens. Beaucoup aussitôt s’agenouillent de même, et se signent. Mon apparition mit de l’émotion, je vous le donne à croire, dans le camp anglais.
J’avais la veille quitté le roi Jean à Amboise. Je savais qu’il n’attaquerait pas encore, mais que le moment ne pouvait plus être éloigné. Alors, à moi d’engager mon affaire. J’étais passé par Bléré, où j’avais pris peu de sommeil. Flanqué des armures de mon neveu de Durazzo et de messire de Hérédia, et suivi des robes de mes prélats et clercs, j’allai au Prince et lui demandai de s’entretenir avec moi, seul à seul.
Il me parut pressé, me disant qu’il levait le camp dans l’heure. Je lui assurai qu’il avait un moment, et que mon propos, qui était celui de notre Saint-Père le pape, méritait qu’il l’entendît. De savoir, comme je m’en portais certain, qu’il ne serait pas attaqué ce jour lui donna certainement du répit ; mais tout le temps que nous parlâmes, bien qu’il voulût se montrer sûr de soi, il continua de marquer de la hâte, ce que je trouvai bon.
Il a de la hauteur dans le naturel, ce prince, et comme j’en ai aussi, cela ne pouvait pas nous faire le début facile. Mais moi, j’ai l’âge, qui me sert…
Bel homme, belle taille… En effet, en effet, il est vrai, mon neveu, que je ne vous ai point encore décrit le prince de Galles !… Vingt-six ans. C’est l’âge d’ailleurs de toute la nouvelle génération qui devient maîtresse des affaires. Le roi de Navarre a vingt-cinq ans, et Phœbus de même ; seul le Dauphin est plus jeune… Galles a un sourire avenant qu’aucune dent gâtée ne dépare encore. Pour le bas du visage et pour la carnation, il tient du côté de sa mère, la reine Philippa. Il en a les manières enjouées, et il grossira comme elle. Pour le haut du visage, il tirerait plutôt vers son arrière grand-père, Philippe le Bel. Un front lisse, des yeux bleus, écartés et grands, d’une froideur de fer. Il vous regarde fixement, d’une façon qui dément l’aménité du sourire. Les deux parties de cette figure, d’expressions si différentes, sont séparées par de belles moustaches blondes, à la saxonne, qui lui encadrent la lèvre et le menton… Le fond de sa nature est d’un dominateur. Il ne voit le monde que du haut d’un cheval.
Vous connaissez ses titres ? Édouard de Woodstock, prince de Galles, prince d’Aquitaine, duc de Cornouailles, comte de Chester, seigneur de Biscaye… Le pape et les rois couronnés sont les seuls hommes qu’il ait à regarder pour supérieurs. Toutes les autres créatures, à ses yeux, n’ont que des degrés dans l’infériorité. Il a le don de commander, c’est certain, et le mépris du risque. Il est endurant ; il garde tête claire dans le danger. Il est fastueux dans le succès et couvre de dons ses amis.
Il a déjà un surnom, le Prince Noir, qu’il doit à l’armure d’acier bruni qu’il affectionne et qui le rend très remarquable, surtout avec les trois plumes blanches de son heaume, parmi les chemises de mailles toutes brillantes et les cottes d’armes multicolores des chevaliers qui l’entourent. Il a commencé de bonne heure dans la gloire. À Crécy, il avait donc seize ans, son père lui confia toute une bataille à commander, celle des archers gallois, en l’entourant, bien sûr, de capitaines éprouvés qui avaient à le conseiller et même à le diriger. Or, cette bataille fut si durement attaquée par les chevaliers français qu’un moment, jugeant le prince en péril, ceux-là qui avaient charge de le seconder dépêchèrent vers le roi pour lui demander de se porter au secours de son fils. Le roi Édouard III, qui observait le combat depuis la butte d’un moulin, répondit au messager : « Mon fils est-il mort, atterré ou si blessé qu’il ne se puisse aider lui-même ? Non ?… Alors, retournez vers lui, ou vers ceux qui vous ont envoyé, et dites-leur qu’ils ne viennent me requérir, quelque aventure qu’il lui advienne, tant qu’il sera en vie. J’ordonne qu’ils laissent à l’enfant gagner ses éperons ; car je veux, si Dieu l’a ordonné, que la journée soit sienne et que l’honneur lui en demeure. » Voilà le jeune homme donc devant lequel je me trouvais, pour la première fois.
Je lui dis que le roi de France… « Devant moi, il n’est pas le roi de France », fit le prince. – Devant la Sainte Église, il est le roi oint et couronné », lui renvoyai-je ; vous jugez du ton… que le roi de France donc venait à lui avec son ost qui comptait près de trente mille hommes. Je forçais un peu, à dessein ; et pour être cru, j’ajoutais : « D’autres vous parleraient de soixante mille. Moi, je vous dis le vrai. C’est que je n’inclus pas la piétaille qui est demeurée en arrière. » J’évitai de lui dire qu’elle avait été renvoyée ; j’eus le sentiment qu’il le savait déjà. Mais n’importe ; soixante ou trente, ou même vingt-cinq mille, chiffre qui s’approchait plus du vrai : le prince n’avait que six mille hommes avec lui, tous archers et coutiliers compris. Je lui représentai que, dès lors, ce n’était plus question de vaillance, mais de nombre.
Il me dit qu’il allait être rejoint d’un moment à l’autre par l’armée de Lancastre. Je lui répondis que je le lui souhaitais de tout mon cœur, pour son salut.
Il vit qu’à jouer l’assurance, il ne serait pas mon maître, et, après avoir marqué un court silence, il me dit tout à trac qu’il me savait plus favorable au roi Jean… à présent, il lui rendait son titre de roi… que je ne l’étais à son père. « Je ne suis favorable qu’à la paix entre les deux royaumes, lui répondis-je, et c’est elle que je viens vous proposer. »
Alors il commença avec beaucoup de grandeur à me représenter que l’an précédent il avait traversé tout le Languedoc et mené ses chevaliers jusqu’à la mer latine sans que le roi s’y pût opposer ; que cette saison même, il venait de faire chevauchée de la Guyenne jusqu’à la Loire ; que la Bretagne était quasiment sous la loi anglaise ; que bonne part de la Normandie, amenée par Monseigneur Philippe de Navarre, était tout près d’y passer ; que moult seigneurs d’Angoumois, du Poitou, de Saintonge, et même du Limousin lui étaient ralliés… il eut le bon goût de ne point mentionner le Périgord… et en même temps, il regardait la hauteur du soleil par la fenêtre… pour enfin me lâcher : « Après tant de succès pour nos armes, et toutes les emprises que nous avons, de droit et de fait, dans le royaume de France, quelles seraient les offres que nous ferait le roi Jean pour la paix ? »