Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Pareilles tâches exigent des équipes solides. Cervole a formé la sienne ; des brutes habiles, des amateurs de massacre, ravis de répandre la terreur, de briser, de détruire. Il les paye bien ; car le risque vaut salaire. Et il va flanqué de ses deux lieutenants qu’on croirait choisis pour leurs noms : Gaston de la Parade et Bernard d’Orgueil. Entre nous, le roi Jean aurait mieux employé ces trois artificiers-là, Breteuil serait tombé en une semaine. Mais non ; il voulait son beffroi roulant. Cependant que la grande tour s’élevait, don Sanche Lopez, ses Navarrais et ses Anglais, enfermés dans le château, n’avaient pas l’air autrement émus. Les gardes se relayaient, à heures fixes, sur les chemins de ronde. Les assiégés, bien pourvus de vivres, avaient la mine grasse. De temps en temps, ils envoyaient une volée de flèches sur les terrassiers, mais avec parcimonie, pour ne pas user inutilement leurs munitions. Ces tirs, qui se produisaient parfois au passage du roi, lui procuraient des illusions d’exploit… « Avez-vous vu ? Tout un vol de flèches est arrivé sur lui, et point n’a bronché notre Sire ; ah ! le bon roi… » Et permettaient à l’Archiprêtre, à l’Orgueil, à la Parade de lui crier : « Gardez-vous, Sire, on vous ajuste ! »… en lui faisant rempart de leur corps contre des traits qui venaient finir dans l’herbe, à leurs pieds.
Il ne sentait pas bon, l’Archiprêtre. Mais il faut convenir que tout le monde puait, que tout le camp puait, et que c’était surtout par l’odeur que Breteuil était assiégée ! La brise charriait des senteurs d’excréments, car tous ces hommes qui pelletaient, charroyaient, sciaient, clouaient, se soulageaient au plus près de leur labeur. On ne se lavait guère, et le roi lui-même, constamment en cuirasse…
Usant d’autant de parfums et d’essences que je pouvais, j’eus le temps de bien observer les faiblesses du roi Jean. Ah ! c’est merveille que tant d’inconscience !
Il avait là deux cardinaux mandés par le Saint-Père pour tenter une grande paix générale ; il recevait des courriers de tous les princes d’Europe qui blâmaient sa conduite envers le roi de Navarre et lui donnaient conseil de le libérer ; il apprenait que les aides, partout, rentraient mal, et que non seulement en Normandie, non seulement à Paris, mais dans le royaume entier, l’humeur des gens était mauvaise et toute prête à la révolte ; il savait, surtout, que deux armées anglaises s’apprêtaient contre lui, celle de Lancastre en Cotentin, qui recevait renforts, et celle d’Aquitaine… Mais rien n’avait d’importance, à ses yeux, que le siège d’une petite place normande, et rien ne l’en pouvait distraire. S’obstiner sur le détail sans plus apercevoir l’ensemble est un grand vice de nature, chez un prince.
Durant tout un mois, Jean II n’alla qu’une fois à Paris, quatre jours, et pour y commettre la sottise que je vous dirai. Et le seul édit dont il n’ait pas alors laissé le soin à ses conseillers fut pour faire crier dans les bourgs et bailliages, à six lieues autour de Breteuil, que toutes manières de maçons, charpentiers, fouleurs, mineurs, houeurs, coupeurs de bois et autres manouvriers vinssent devers lui, de jour comme de nuit, portant les instruments et outils nécessaires à leurs métiers, afin de travailler aux pièces de siège.
La vue de son grand beffroi mobile, son atournement d’assaut comme il l’appelait, l’emplissait de satisfaction. Trois étages ; chaque plate-forme assez large pour que deux cents hommes y puissent tenir et combattre. Cela ferait donc six cents soldats au total qui occuperaient cette machine extraordinaire, quand on aurait apporté assez de fagots et fascines, charrié assez de pierres et tassé de terre pour lui former le chemin où elle roulerait sur ses quatre roues énormes.
Le roi Jean était si fier de son beffroi qu’il avait invité à le voir monter et mettre en œuvre. Ainsi s’en étaient venus le bâtard de Castille, Henri de Trastamare, ainsi que le comte de Douglas.
« Messire Édouard a son Navarrais, mais moi j’ai mon Écossais », disait joliment le roi. À la différence près que Philippe de Navarre apportait aux Anglais la moitié de la Normandie, tandis que messire de Douglas n’apportait rien d’autre au roi de France que sa vaillante épée.
J’entends encore le roi nous expliquer : « Voyez, messeigneurs : cet atournement peut être poussé au point que l’on veut des remparts, les surplomber, permettre aux assaillants de jeter dans la place toutes sortes de carreaux et projectiles, d’attaquer à hauteur même des chemins de ronde. Les cuirs qu’on cloue dessus ont pour objet d’amortir les flèches. » Et moi qui m’obstinais à lui parler des conditions de la paix !
L’Espagnol et l’Écossais n’étaient pas seuls à contempler l’énorme tour de bois. Les gens de messire Sanche Lopez la regardaient aussi, avec prudence, car l’Archiprêtre avait monté d’autres machines qui arrosaient copieusement la garnison de balles de pierre et de traits à poudre. Le château était pour ainsi dire décoiffé. Mais les gens de Lopez n’avaient pas l’air tellement effrayés. Ils ménageaient des trous dans leurs propres murailles, à mi-hauteur. « Pour mieux pouvoir fuir », disait le roi.
Enfin le grand jour arriva. J’y fus, un peu en retrait sur une petite butte, car la chose m’intéressait. Le Saint-Siège a des troupes, et des villes qu’il nous faut pouvoir défendre… Le roi Jean II paraît, coiffé de son heaume couronné de fleurs d’or. De son épée flamboyante, il donne le signe de l’attaque, tandis que les trompes sonnent. Au sommet de la tour tendue de cuir flotte la bannière aux fleurs de lis, et, au-dessous, les bannières des troupes qui occupent les trois étages. C’est un bouquet d’étendards que ce beffroi ! Et voilà qu’il se meut. Hommes et chevaux lui sont attelés, par grappes, et l’Archiprêtre scande l’effort à grands coups de gueule… On m’a dit avoir employé pour mille livres de cordes de chanvre. L’engin progresse, très lentement avec des gémissements de bois et quelques oscillations, mais il progresse. De le voir ainsi avancer, se balançant un peu et tout hérissé de drapeaux, on dirait un navire qui va à l’abordage. Et il aborde, en effet, dans un grand tumulte. Déjà, on se bat sur les créneaux, à hauteur de la troisième plate-forme. Les épées se croisent, les flèches partent en vols serrés. L’armée qui enserre le château, tout entière tête levée, a le souffle suspendu. Là-haut se font de beaux exploits. Le roi, la ventaille ouverte, assiste, superbe, à ce combat dans les airs.
Et puis soudain, un énorme fracas fait sursauter les troupes, et un jet de fumée enveloppe les bannières, au sommet du beffroi.
Messire de Lancastre avait laissé des bouches de canon à don Sanche Lopez, que celui-ci s’était bien gardé d’utiliser jusqu’à présent. Et voilà que ces bouches, par les trous ménagés dans la muraille, tirent à bout portant dans la tour roulante, crevant les peaux de bœufs qui la recouvrent, fauchant des rangées d’hommes sur les plates-formes, brisant les pièces de charpente.
Les balistes et les catapultes de l’Archiprêtre ont beau se mettre de la partie, elles ne peuvent empêcher qu’une deuxième salve ne soit tirée, puis une troisième. Ce ne sont plus seulement des boulets de fonte, mais aussi des pots enflammés, des sortes de feux grégeois qui viennent frapper le beffroi. Les hommes tombent, en hurlant, ou se ruent à dévaler les échelles, ou même se lancent dans le vide, affreusement brûlés. Les flammes commencent à jaillir du toit de la belle machine. Et puis, dans un craquement d’enfer, le plus haut étage s’effondre, écrasant ses occupants sous un brasier… De ma vie, Archambaud, je n’ai entendu plus effroyable clameur de souffrance ; et encore je n’étais pas au plus près. Les archers étaient pris dans un enchevêtrement de poutres incandescentes. Poitrines défoncées, leurs jambes, leurs bras cramaient. Les peaux de bœufs, en brûlant, répandaient une odeur atroce. La tour se mit à pencher, à pencher, et alors qu’on croyait qu’elle allait s’écrouler, elle s’immobilisa, inclinée, flambant toujours. On y jeta de l’eau comme on put, on s’affaira à en retirer les corps écrasés ou brûlés, tandis que les défenseurs du château dansaient de joie sur les murailles en criant : « Saint Georges loyauté ! Navarre loyauté ! »