Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Le roi Jean, devant ce désastre, semblait chercher autour de lui un coupable, alors qu’il n’y en avait d’autre que lui-même. Mais l’Archiprêtre était là, sous son chapeau de fer, et la grande colère qui allait éclater resta dans le heaume royal. Car Cervole était sans doute le seul homme de toute l’armée qui n’eût pas hésité à dire au roi : « Voyez votre ânerie, Sire. Je vous avais conseillé de creuser des mines, plutôt que de bâtir ces grands échafauds qui ne sont plus d’usage depuis bientôt cinquante ans. On n’est plus au temps des Templiers, et Breteuil n’est pas Jérusalem. »
Le roi demanda simplement : « Cet atournement peut-il être réparé ? – Non, Sire. – Alors cassez ce qu’il en reste. Cela servira à combler les fossés. »
Ce soir-là, je pensai opportun de l’entreprendre sérieusement sur les approches d’un traité de paix. Les revers ordinairement ouvrent l’oreille des rois à l’entendement de la sagesse. L’horreur dont nous venions d’être témoins me permettait d’en appeler à ses sentiments chrétiens. Et si son ardeur chevaleresque était avide de prouesses, le pape lui en offrait, à lui et aux princes d’Europe, de bien plus méritoires et plus glorieuses du côté de Constantinople. Je me fis rebuffer, ce qui remplit d’aise Capocci.
« J’ai deux chevauchées anglaises qui me menacent en mon royaume et ne puis différer de m’apprêter à leur courir sus. C’est là tout mon souci pour le présent. Nous reparlerons à Chartres, s’il vous plaît. »
Les dangers qu’il ignorait la veille lui paraissaient soudain d’urgence première.
Et Breteuil ? Qu’allait-il décider pour Breteuil ? Préparer un nouvel assaut demanderait un autre mois aux assiégeants. Les assiégés, pour leur part, s’ils n’avaient épuisé ni leurs vivres ni leurs munitions, avaient été pas mal éprouvés. Ils avaient des blessés, leurs tours étaient décoiffées. Quelqu’un parla de négocier, d’offrir à la garnison une reddition honorable. Le roi se tourna vers moi. « Eh bien, Monseigneur cardinal… »
Ce fut mon tour de lui marquer hauteur. J’étais venu d’Avignon pour œuvrer à une paix générale, non pour m’entremettre dans une quelconque livraison de forteresse. Il comprit son erreur, et se donna contenance par ce qu’il crut être une repartie plaisante. « Si cardinal est empêché, archiprêtre peut faire office. »
Et le lendemain, tandis que la tour de bois fumait encore et que les terrassiers s’étaient remis à l’œuvre, mais cette fois pour enterrer les morts, notre sire de Vélines, monté sur ses guêtres d’acier, et précédé de trompes sonnantes, s’en alla conférer avec don Sanche Lopez. Ils marchèrent un long moment devant le pont-levis du château, regardés par les soldats des deux camps.
Ils étaient l’un comme l’autre, hommes de métier et ne pouvaient s’en faire accroire… « Si je vous avais attaqué avec des mines à poudre, sous vos murs, messire ? – Ah ! messire, je pense que vous seriez venu à bout de nous. – Combien de temps pouvez-vous tenir encore ? – Moins longtemps que nous le souhaiterions, mais plus que vous ne l’espérez. Nous avons suffisance d’eau, de victuailles, de flèches et de boulets. »
Au bout d’une heure l’Archiprêtre s’en revint vers le roi. « Don Sanche Lopez consent à vous remettre le château, si vous lui laissez libre départ et si vous lui donnez de l’argent. – Soit, qu’on lui en donne et qu’on en finisse ! »
Deux jours plus tard, les gens de la garnison, têtes hautes et bourses pleines, sortaient pour s’en aller rejoindre Monseigneur de Lancastre. Le roi Jean devrait réparer Breteuil à ses frais. Ainsi se terminait ce siège qu’il avait voulu mémorable. Encore eut-il le front de nous soutenir que sans son beffroi d’assaut la place serait venue moins vite à composition.
III
L’HOMMAGE DE PHŒBUS
Vous regardez s’éloigner Troyes ? Belle cité, n’est-ce pas, mon neveu, surtout par ce matin tout éclairé de soleil. Ah ! c’est une grande chance pour une ville que d’avoir donné naissance à un pape. Car les beaux hôtels et palais que vous avez vus autour de la Maison de Ville, et l’église Saint-Urbain qui dans l’art nouveau est un joyau, avec sa foison de vitraux, et bien d’autres bâtiments encore dont vous avez admiré l’ordonnance, tout cela est dû au fait que Urbain IV, qui occupa le trône de saint Pierre voici tout près d’un siècle, et pour trois ans seulement, avait vu le jour à Troyes, dans une boutique, là même où s’élève à présent son église. C’est ce qui a donné de la gloire à la ville, et comme un élan de prospérité. Ah ! si pareille fortune avait pu échoir à notre cher Périgueux… Enfin, je ne veux plus parler de cela, car vous croiriez que je n’ai rien d’autre en tête…
À présent, je connais le chemin du Dauphin. Il nous suit. Il sera demain à Troyes. Mais il gagnera Metz par Saint-Dizier et Saint-Mihiel, tandis que nous passerons par Châlons et Verdun. D’abord, parce que j’ai affaire à Verdun… je suis chanoine de la cathédrale… et puis parce que je ne veux point paraître me joindre avec le Dauphin. Mais rapprochés comme nous sommes, nous pourrons à tout moment échanger messagers, dans la journée ou presque ; et puis nos liaisons deviennent plus aisées et rapides, avec Avignon…
Quoi donc ? Qu’avais-je promis de vous conter et que j’ai oublié ? Ah… ce que fit le roi Jean à Paris, pendant les quatre jours qu’il s’absenta du siège de Breteuil ?…
Il allait recevoir l’hommage de Gaston Phœbus. Un succès, un triomphe pour le roi Jean, ou plutôt pour le chancelier Pierre de La Forêt qui avait, patiemment, habilement, préparé la chose. Car Phœbus est beau-frère du roi de Navarre et leurs domaines tout voisins, au seuil des Pyrénées. Or, cet hommage traînait depuis le début du règne. L’obtenir au moment où Charles de Navarre était en prison, voilà qui pouvait changer les choses, et modifier le jugement de plusieurs cours d’Europe.
Bien sûr, la réputation de Phœbus est venue jusqu’à vous… Oh ! pas seulement un grand veneur, mais aussi un grand jouteur, un grand liseur, un grand bâtisseur et, de surcroît, un grand séducteur. Je dirais : un grand prince dont la peine est de n’avoir qu’un petit État. On assure qu’il est le plus bel homme de ce temps, et j’y souscris volontiers. Très haut, et d’une force à se battre avec les ours… au propre, mon neveu, avec un ours, il l’a fait !… il a la jambe bien fendue, la hanche mince, l’épaule large, le visage lumineux, la dent très blanche sous le sourire. Et puis surtout il a cette masse de cheveux d’un or cuivré, cette toison radieuse, ondulée, arrondie jusqu’au bas du col, cette couronne naturelle, flamboyante, qui lui a fait prendre le soleil pour emblème, ainsi que son surnom de Phœbus, qu’il écrit d’ailleurs avec un F et un é… Fébus… parce qu’il a dû le choisir avant d’avoir un peu de grec. Il ne porte jamais de chaperon et va toujours nu-tête comme les anciens Romains, ce qui est unique dans nos usages.
Je fus chez lui, naguère. Car il a fait si bien que tout ce qui compte dans le monde chrétien passe par sa petite cour d’Orthez dont il est arrivé à ce qu’elle soit une grande cour. Quand je m’y trouvais, j’y rencontrai un comte palatin, un prélat du roi Édouard, un premier chambellan du roi de Castille, sans compter des physiciens réputés, un célèbre imagier, et de grands docteurs ès lois. Tout ce monde splendidement traité.