Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
« Sire, voici ceux de la prévôté de Bracieux dans le bailliage de Blois, qui sont arrivés d’hier. Ils sont piteux… » De sa masse d’armes, l’Archiprêtre désignait une quarantaine de gueux dépenaillés, boueux, hirsutes. Ils n’étaient point rasés depuis dix jours ; lavés, n’en parlons pas. La disparité de leurs vêtements se fondait dans une couleur grisâtre de crasse et de terre. Quelques-uns portaient des souliers crevés ; d’autres avaient les jambes entourées seulement de mauvaises toiles, d’autres allaient pieds nus. Ils se redressaient pour faire bonne figure ; mais leurs regards étaient inquiets. Dame, ils n’attendaient pas de voir surgir devant eux le roi en personne, entouré de sa rutilante escorte. Et les gueux de Bracieux se tassaient les uns contre les autres. Les lames courbes et les piques à crocs de quelques vouges ou gaudendarts pointaient au-dessus d’eux comme des épines hors d’un fagot fangeux.
« Sire, reprit l’Archiprêtre, ils sont trente-neuf, alors qu’ils devraient se trouver cinquante. Huit ont des gaudendarts, neuf sont pourvus d’une épée, dont une très mauvaise. Un seul possède ensemble une épée et un gaudendart. L’un d’eux a une hache, trois ont des bâtons et un autre n’est armé que d’un couteau à pointe ; les autres n’ont rien du tout. »
J’aurais eu envie de rire, si je ne m’étais demandé ce qui poussait le roi à perdre ainsi son temps et celui de ses maréchaux à compter des épées rouillées. Qu’il se fit voir une fois, soit, c’était bonne chose. Mais chaque jour, chaque matin ? Et pourquoi m’avoir convié à cette piètre montrée ?
J’eus surprise alors d’entendre son plus jeune fils, Philippe, s’écrier du ton faux qu’ont les jouvenceaux quand ils veulent se poser en hommes mûris : « Ce n’est certes point avec de telles levées que nous emporterons de grandes batailles. » Il n’a que quatorze ans ; sa voix muait et il n’emplissait pas tout à fait sa chemise de mailles. Son père lui caressa le front, comme s’il se félicitait d’avoir donné naissance à un guerrier si avisé. Puis, s’adressant aux hommes de Bracieux, il demanda : « Pourquoi n’êtes-vous pas mieux pourvus d’armes ? Allons, pourquoi ? Est-ce ainsi qu’on se présente à mon ost ? N’avez-vous pas reçu d’ordres de votre prévôt ? »
Alors, un gaillard un peu moins tremblant que les autres, peut-être bien celui qui portait la seule hache, s’avança pour répondre : « Sire notre maître, le prévôt nous a commandé de nous armer chacun selon notre état. On s’est pourvu comme on a pu. Ceux qui n’ont rien, c’est que leur état ne leur permet pas mieux. »
Le roi Jean se retourna vers le connétable et les maréchaux, arborant cet air des gens qui sont satisfaits quand, même à leur détriment, les choses leur donnent raison. « Encore un prévôt qui n’a pas fait son devoir… Renvoyez-les, comme ceux de Saint-Fargeau, comme ceux de Soissons. Ils paieront l’amende. Lorris, vous notez… »
Car, ainsi qu’il me l’expliqua un moment après, ceux qui ne se présentait pas à la montrée, ou y venaient sans armes et ne pouvaient combattre, étaient tenus de payer rachat. « Ce sont les amendes dues par tous ces piétons qui me fourniront le nécessaire pour solder mes chevaliers. »
Une belle idée qui avait dû lui être glissée par Simon de Bucy, et qu’il avait faite sienne. Voilà pourquoi il avait convoqué l’arrière-ban, et voilà pourquoi il comptait avec une sorte de rapacité les détachements qu’il renvoyait dans leurs foyers. « Quel emploi aurions-nous de cette piétaille ? me dit-il encore. C’est à cause de ses troupes de pied que mon père a été battu à Crécy. La piétaille ralentit tout et empêche de chevaucher comme il convient. »
Et chacun l’approuvait, sauf, je dois dire, le Dauphin, qui semblait avoir une réflexion sur le bout des lèvres mais la garda pour lui.
Était-ce à dire que de l’autre côté du camp, du côté des bannières, des chevaux et des armures, tout allait à merveille ? En dépit des convocations répétées, et malgré les beaux règlements qui prescrivaient aux bannerets et capitaines d’inspecter deux fois le mois, à l’improviste, leurs hommes, armes et montures afin d’être toujours prêts à faire mouvement, et qui interdisaient de changer de chef ou de se retirer sans permission, « à peine de perdre ses gages et d’être punis sans épargne », malgré tout cela, un bon tiers des chevaliers n’avaient pas rejoint. D’autres, astreints à équiper une route ou compagnie d’au moins vingt-cinq lances, n’en présentaient que dix. Chemises de mailles rompues, chapeaux de fer bosselés, harnachements trop secs qui craquaient à tout moment… « Eh ! Messire, comment pourrais-je y pourvoir ? Je n’ai point été aligné en solde, et j’ai assez d’entretenir ma propre armure… » On se battait pour referger les chevaux. Des chefs erraient dans le camp à la recherche de leur troupe égarée, et des traînards à la recherche, plus ou moins, de leurs chefs. D’une troupe à l’autre on se chapardait la pièce de bois, le bout de cuir, l’alêne ou le marteau dont on avait besoin. Les maréchaux étaient assiégés de réclamations, et leurs têtes résonnaient des rudes paroles qu’échangeaient les bannerets coléreux. Le roi Jean n’en voulait rien savoir. Il comptait les piétons qui paieraient rachat…
Il se dirigeait vers la montrée de ceux de Saint-Aignan quand arrivèrent, au grand trot à travers le camp, six hommes d’armes, leurs chevaux blancs d’écume, eux-mêmes la face ruisselante et l’armure poudreuse. L’un d’eux mit pied à terre, lourdement, demanda à parler au connétable, et s’en étant approché lui dit : « Je suis à messire de Boucicaut dont je vous apporte nouvelles. »
Le duc d’Athènes, d’un signe, invita le messager à faire son rapport au roi. Le messager esquissa le geste de mettre genou en terre, mais ses pièces d’armure le gênaient ; le roi le dispensa de toute cérémonie et le pressa de parler.
« Sire, messire de Boucicaut est enfermé dans Romorantin. »
Romorantin ! L’escorte royale resta un moment toute muette de surprise, et comme étonnée de la foudre. Romorantin, à trente lieues seulement de Chartres, de l’autre côté de Blois ! On n’imaginait pas que les Anglais pussent être si près.
Car, durant que s’achevait le siège de Breteuil, que l’on envoyait Gaston Phœbus en geôle, que le ban et l’arrière-ban, lentement, se rassemblaient à Chartres, le prince de Galles… comme vous le savez mieux que personne, Archambaud, puisque vous étiez à protéger Périgueux… avait entrepris sa chevauchée à partir de Sainte-Foy et Bergerac, où il entrait en territoire royal, et continué vers le nord par le chemin que nous avons suivi, Château-l’Évêque, Brantôme, Rochechouart, La Péruse, y produisant toutes ces dévastations que nous avons vues. On était informé de son progrès, et je dois dire que je n’étais pas sans surprise de voir le roi se complaire à Chartres, tandis que le prince Édouard ravageait le pays. On croyait celui-ci, aux dernières nouvelles reçues, quelque part encore entre La Châtre et Bourges. On pensait qu’il allait continuer sur Orléans et c’était là que le roi se disait certain de lui livrer bataille, lui coupant la route de Paris. En vue de quoi le connétable, tout de même inspiré par la prudence, avait envoyé un parti de trois cents lances, aux ordres de messires de Boucicaut, de Craon et de Caumont, en longue reconnaissance de l’autre côté de la Loire, pour lui chercher les renseignements. Il n’en avait d’ailleurs reçu que bien peu. Et puis, soudain, Romorantin ! Le prince de Galles avait donc obliqué vers l’ouest…
Le roi engagea le messager à poursuivre.
« D’abord, Sire, messire de Chambly, que messire de Boucicaut avait détaché à l’éclairer, s’est fait prendre du côté d’Aubigny-sur-Nère…