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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Je ne sais que le roi Lusignan de Chypre qui ait si rayonnante et si influente cour, sur un si étroit territoire ; mais il dispose de beaucoup plus de moyens, de par les profits du commerce.

Phœbus a une rapide et plaisante façon de vous montrer ce qui lui appartient : « Voici mes chiens de meute… mes chevaux… voici ma maîtresse… voici mes bâtards… Madame de Foix se porte bien, Dieu soit loué. Vous la verrez ce soir. »

Le soir, dans la longue galerie qu’il a fait ouvrir au flanc de son château, et d’où l’on domine un horizon montueux, toute la cour se réunit et déambule, pendant un grand moment, en atours superbes, tandis qu’une ombre bleue tombe sur le Béarn. De place en place sont d’immenses cheminées qui flambent et, entre les cheminées, le mur est peint à fresque de scènes de chasse qui sont travail d’artistes venus d’Italie. L’invité qui n’a pas apporté tous ses joyaux et ses meilleures robes, croyant à un séjour dans un petit château de montagne, fait fort mauvaise figure. Je vous en avertis, s’il vous advient un jour d’y aller… Madame Agnès de Foix, qui est Navarre, la sœur de la reine Blanche et presque aussi belle qu’elle, est toute cousue d’or et de perles. Elle parle peu, ou plutôt, on le devine, elle craint de parler. Elle écoute les ménestrels qui chantent Aqueres mountanes que son époux a composé, et que les Béarnais aiment à reprendre en chœur.

Phœbus, lui, va de groupe en groupe, salue l’un, salue l’autre, accueille un seigneur, complimente un poète, s’entretient avec un ambassadeur, s’informe en marchant des affaires du monde, laisse tomber un avis, donne un ordre à mi-voix et gouverne en causant. Jusqu’à ce que douze grands flambeaux portés par des valets à sa livrée le viennent quérir pour passer à souper, avec tous ses hôtes. Parfois il ne se met à table qu’à la minuit.

Un soir je l’ai surpris, appuyé contre une arche de la galerie ouverte, à soupirer devant son gave argenté et son horizon de montagnes bleues : « Trop petit, trop petit… On dirait, Monseigneur, que la Providence prend un plaisir malin, en faisant rouler les dés, à les apparier à l’envers… »

Nous venions de parler de la France, du roi de France, et je compris ce qu’il voulait me donner à entendre. Grand homme souvent ne reçoit à gouverner que petite terre, alors qu’à l’homme faible échoit le grand royaume. Et il ajouta : « Mais si petit que soit mon Béarn, j’entends qu’il n’appartienne à personne qu’à lui-même. »

Ses lettres sont merveille. Il ne manque à y inscrire aucun de ses titres : « Nous, Gaston III, comte de Foix, vicomte de Béarn, vicomte de Lautrec, de Marsan et de Castillon… » et quoi donc encore… ah, oui : « seigneur de Montesquieu et de Montpezat… » et puis, et puis, entendez comme cela sonne : « viguier d’Andorre et de Capsire… » et il signe seulement « Fébus »… avec son F et son é, bien sûr, peut-être pour se distinguer même d’Apollon… tout comme sur les châteaux et monuments qu’il construit ou embellit, on voit gravé en hautes lettres : « Fébus l’a fait. »

Il y a de l’outrance, certes, en son personnage ; mais il faut se rappeler qu’il n’a que vingt-cinq ans. Pour son âge, il a déjà montré beaucoup d’habileté. De même qu’il a montré son courage ; il fut des plus vaillants à Crécy. Il avait quinze ans. Ah ! j’omets de vous dire, si vous ne le savez : il est petit-neveu de Robert d’Artois. Son grand-père épousa Jeanne d’Artois, la propre sœur de Robert, laquelle, aussitôt après son veuvage, a marqué tant d’appétit pour les hommes, mené vie si scandaleuse, causé tant d’embrouilles… et pourrait tant en causer encore… mais si, elle vit toujours ; un peu plus de soixante ans, et une belle santé… que son petit-fils, notre Phœbus, a dû la cloîtrer dans une tour du château de Foix où il la fait garder bien étroitement. Ah ! c’est un sang lourd que celui des d’Artois !

Et voilà l’homme dont La Forêt, l’archevêque-chancelier, alors que tout devient contraire au roi Jean, obtient qu’il vienne rendre l’hommage. Oh ! ne vous méprenez point. Phœbus a bien réfléchi sa décision, et il n’agit, précisément, que pour protéger l’indépendance de son petit Béarn. L’Aquitaine touchant à la Navarre, et lui-même touchant aux deux, leur alliance, à présent patente, ne lui sourit guère ; cela menace d’une grosse pesée ses courtes frontières. Il aimerait bien se garantir du côté du Languedoc où il a eu maille à partir avec le comte d’Armagnac, gouverneur du roi. Alors, rapprochons-nous de la France, finissons-en de cette mésentente, et dans ce dessein, rendons l’hommage dû pour notre comté de Foix. Bien sûr, Phœbus plaidera la libération de son beau-frère Navarre, on en est convenu, mais pour la forme, pour la forme seulement, comme si c’était le prétexte au rapprochement. Le jeu est fin. Phœbus pourra toujours dire aux Navarre : « Je n’ai rendu l’hommage que dans l’intention de vous servir. »

En une semaine, Gaston Phœbus séduisit Paris. Il était arrivé avec une nombreuse escorte de gentilshommes, des serviteurs à foison, vingt chars pour transporter sa garde-robe et son mobilier, une meute splendide et une partie de sa ménagerie de bêtes fauves. Tout ce cortège s’étirait sur un quart de lieue. Le moindre varlet était splendidement vêtu, arborant la livrée de Béarn ; les chevaux étaient caparaçonnés de velours de soie, comme les miens. Lourde dépense à coup sûr, mais faite pour frapper les foules. Phœbus y avait réussi.

Les grands seigneurs se disputaient l’honneur de le recevoir. Tout ce qui était notoire dans la ville, gens de Parlement, d’université, de finance, et même gens d’Église, prenaient quelque raison de le venir saluer dans l’hôtel que sa sœur Blanche, la reine-veuve, lui avait ouvert pour le temps de son séjour. Les femmes voulaient le contempler, entendre sa voix, lui toucher la main. Lorsqu’il se déplaçait dans la ville, les badauds le reconnaissaient à sa chevelure d’or et s’agglutinaient aux portes des boutiques d’argentiers ou de drapiers dans lesquelles il entrait. On reconnaissait aussi l’écuyer qui l’accompagnait toujours, un géant du nom d’Ernauton d’Espagne, peut-être son demi-frère adultérin ; de même qu’on reconnaissait les deux énormes chiens pyrénéens dont il se faisait suivre, tenus en laisse par un varlet. Sur le dos d’un des chiens, un petit singe se tenait assis… Un grand seigneur inhabituel, plus fastueux que les plus fastueux, était dans la capitale, et chacun en parlait.

Je vous conte cela par le menu ; mais en ce mauvais juillet, nous étions sur l’escalier des drames ; et chaque marche importe.

Vous aurez à gouverner un gros comté, Archambaud, et dans des temps, je gage bien, qui ne seront pas plus aisés que celui-ci ; on ne se relève point en quelques années de la chute où nous voilà.

Gardez bien ceci en mémoire : dès lors qu’un prince est médiocre de nature, ou bien affaibli par l’âge ou par la maladie, il ne peut plus maintenir l’unité de ses conseillers. Son entourage se partage, se divise, car chacun en vient à s’approprier les morceaux d’une autorité qui ne s’exerce plus, ou s’exerce mal ; chacun parle au nom d’un maître qui ne commande plus ; chacun échafaude pour soi, l’œil sur l’avenir. Alors les coteries se forment, selon les affinités d’ambition ou de tempérament. Les rivalités s’exaspèrent. Les loyaux se groupent d’un côté, et de l’autre les traîtres, qui se croient loyaux à leur manière.

Moi, j’appelle traîtres ceux qui trahissent l’intérêt supérieur du royaume. Souvent, c’est qu’ils sont incapables de l’apercevoir ; ils ne voient que l’intérêt des personnes ; or, ce sont eux, hélas, qui généralement l’emportent.

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