Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Le capitaine Lanzafame, tout dépeigné et pas rasé, poussa Isacco en avant. « Donnez au docteur Isacco da Negroponte ce qu’il vous demande, dit-il. Et ne faites pas tant de cérémonies.
— Je vous écoute », dit alors l’apothicaire à Isacco en le toisant. Il se tourna vers les deux autres médecins avec un petit sourire en biais sur ses lèvres exsangues. « Il ne sait pas de quelle maladie il parle, mais il en connaît le médicament. Bien, instruisons-nous, alors.
— Il y a une femme qui va très mal. Que trouvez-vous d’amusant à cela ? dit Isacco. Voulez-vous m’aider, oui ou non ? »
Le capitaine Lanzafame planta son couteau dans le comptoir de l’apothicaire. « Ils vont t’aider, sois-en certain. »
Les quatre spécialistes firent un bond en arrière.
« Ce n’est pas utile, capitaine, dit Isacco en retirant le couteau, qu’il tendit à Lanzafame. Ils m’aideront parce que ce sont des hommes de science, et parce qu’ils en ont fait le serment. N’est-il pas vrai ? »
L’apothicaire balança la tête avec condescendance. Les deux docteurs glissèrent les pouces dans les plis de leur pourpoint, à hauteur des aisselles, comme un couple de danseurs bien rodés. La comédie dictée par l’orgueil impliquait qu’ils ne cèdent pas tout de suite. Mais le jeune aide, moins expert dans l’art de se dérober, dit : « Bien sûr, Monsieur ! », avec un enthousiasme couillon que les trois autres jugèrent répréhensible. Et puisque le scénario était maintenant gâché, ils opinèrent du chef.
« Quel que soit son nom… je n’ai jamais vu cette maladie, dit Isacco. Cela ressemble un peu à la peste, un peu à l’alopécie, un peu à la gale…
— Vous ne la connaissez pas parce que c’est une maladie nouvelle, dit gravement l’un des deux médecins en hochant la tête.
— Et vous avez raison, sous certains aspects, cher confrère, poursuivit l’autre. Car l’essence de la maladie, comme celle des maladies que vous avez citées, entre dans la catégorie de l’ignis persicus, tel que Galien l’a décrit.
— Et quelles en sont les causes, alors ? demanda Isacco.
— Les causes supérieures sont à rechercher dans la conjonction astrale de Jupiter et Mars du mois de novembre de l’année 1494. Et aussi dans celle de Saturne et Mars du mois de janvier 1496 », dit un des deux docteurs, tandis que l’autre acquiesçait en fermant à demi les paupières.
Isacco retint une réaction d’agacement. « Et les causes… inférieures ? demanda-t-il en serrant les dents.
— Elles ont leur origine dans la découverte des Amériques, c’est bien connu, intervint l’apothicaire tout en adressant une petite révérence aux deux docteurs. Les indigènes de ces contrées eurent des accointances charnelles avec les singes… auxquels on dit d’ailleurs qu’ils ressemblent admirablement, étant eux-mêmes descendus des arbres depuis peu. C’est de ces animaux qu’ils ont pris la maladie, en particulier leurs femmes qui, à travers leurs répugnantes pratiques sexuelles, l’ont ensuite transmise aux marins de Colomb… » Il écarta les bras, l’air peiné. « … Lesquels l’ont ramenée en Europe.
— En tout cas cette maladie est un instrument de Dieu pour punir les nations chrétiennes scélérates », dit le jeune aide de l’apothicaire, qui lui fit un signe d’approbation.
« Il n’y a rien de plus… inférieur encore ? demanda alors Isacco. Ou de concret ?
— Concret ? » L’apothicaire prononça le mot avec une sorte de dégoût, comme s’il s’agissait d’une obscénité.
Lanzafame se tourna vers Isacco.
Isacco, cédant à sa propre nature, lui arracha son couteau des mains et le planta avec fureur dans le bois du comptoir. « Par la misère ! », cria-t-il.
L’apothicaire poussa un cri de peur aigu.
« C’est une maladie contagieuse, expliqua précipitamment un des deux médecins. Il faut s’abstenir de pratiques sexuelles avec les femmes qui en sont affligées. Mais la corruption des humeurs internes est aussi due aux intempéries excessives de l’air, en particulier l’humidité.
— Et elle est épidémique. Elle se fixe sur les parties honteuses du corps par l’intermédiaire de pustules malignes qui se propagent ensuite à la tête et au corps tout entier », conclut l’autre médecin, qui baissa la tête.
Le capitaine avait les yeux brûlés de trop de vin et trop de peine. Il n’arrivait pas à suivre les propos des médecins. Il fixa Isacco d’un air interrogateur.
« Autrement dit, vous ne comprenez rien à cette maladie », dit Isacco.
Personne ne réagit, par peur.
« Et comment la soignez-vous ? insista Isacco.
— Répondez ! ordonna le capitaine.
— Diète, dit le premier docteur.
— Saignées… fit l’autre.
— … et purge, conclut Isacco d’un ton chagrin.
— Exactement, dirent à l’unisson les deux docteurs.
— Et de la thériaque, confectionnée par mes soins », dit l’apothicaire avec orgueil.
Isacco regarda Lanzafame. « Diète, saignée et purge, soupira-t-il. Pour le mal de cœur et pour les hémorroïdes, pour le cancer et pour les cals… pour quoi que ce soit, diète, saignée et purge.
— Et de la thériaque, produite dans cette pharmacie, répéta l’apothicaire.
— Ta gueule, couillon ! », pesta Lanzafame. Puis il s’adressa à Isacco : « Et donc ? »
Isacco hochait la tête. Durant cette pénible première journée, il avait failli plus d’une fois avouer à Lanzafame qu’il n’était pas un vrai médecin. Par respect, parce qu’il le lui devait. Mais il avait hésité. En fait, il en savait autant que ces quatre de la pharmacie de la Testa d’Oro. Il était prêt à faire tout ce qu’ils lui suggéraient, si cela pouvait sauver la femme qui gémissait et se lamentait dans le lit du capitaine Lanzafame. Mais en réalité ils ne savaient pas eux non plus comment la soigner.
« Donnez-moi un onguent d’achillée et de prêle », dit Isacco à l’apothicaire. Plus que les remèdes paternels, il se rappelait ceux des vieilles femmes de Negroponte, que les chrétiens brûlaient comme sorcières. « Et aussi de la griffe du diable, de la racine de bardane, de l’encens et de la calendule. En teinture-mère.
— Pas de thériaque ? demanda l’apothicaire, offensé.
— Tu peux te la bouffer, marmonna Isacco. Dépêche-toi ! »
L’apothicaire regarda les deux médecins.
« Dépêche-toi ! », lui cria Lanzafame.
Une demi-heure plus tard, ils quittaient la pharmacie.
« J’ai entendu dire que ce moine qui en a après les Juifs a débarqué à Venise, lui dit le capitaine sur le chemin du retour.
— Ah oui ? fit Isacco.
— Il recommence à prêcher ses conneries. Pour le moment, personne ne l’écoute… mais Venise, c’est comme partout, y a plein de couillons.
— Sans doute…
— Va te faire voir, docteur ! Toi et tes “sans doute”.
— Merci bien, capitaine.
— Pas de quoi. »
Ils marchèrent d’un pas vif, en silence, jusqu’à la mansarde.
La servante muette les attendait avec impatience. Elle avait préparé du bouillon de poule à la cannelle et aux clous de girofle, comme le lui avait ordonné Isacco. Mais la malade n’avait pas voulu manger, expliqua-t-elle par gestes.
Lanzafame se tourna vers le docteur, angoissé.