Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Et puis patatras, voilà que Joubert n’avait pas vu la chose de la même manière. Il avait exigé le mariage. Léonce avait blêmi. Elle avait tout fait pour devenir la maîtresse parfaite, elle était ravalée au rang d’épouse. Elle avait alors utilisé ses meilleurs arguments, recollé le Joubert au plafond pour lui expliquer que ce qu’on peut se permettre avec une maîtresse, on ne le fait plus avec sa femme, mais quand il avait repris son souffle, il n’avait pas changé d’idée, elle serait Mme Gustave Joubert ou elle pouvait déguerpir immédiatement. Elle s’était bien gardée de faire part de cette proposition à Robert qui ne lui aurait pas laissé un instant de répit jusqu’à ce qu’elle cède. Lui aussi avait de l’instinct. Trois jours plus tard, il avait cinq mille francs de dette. Léonce avait accepté d’épouser Joubert et demandé une avance de six mille francs sur les frais de noce.
Ah là là, ce mariage, quand elle y pensait…! Voilà-t-il pas que Robert avait voulu assister à la fête et s’était fait passer pour un invité. Dans cette assistance de banquiers, de femmes du monde, d’actionnaires et de politiciens, il avait débarqué dans son costume à carreaux, je vous jure… Il avait bu comme un trou, on l’avait pris pour un pique-assiette, il s’était fait jeter dehors en rigolant, en lançant des clins d’œil à la mariée… Léonce n’avait pas pu s’empêcher de rire à la dérobée. Heureusement, Joubert n’avait rien vu, il était à l’autre bout du parc.
Treize heures. Léonce respira. Elle serait rue Joubert dans moins d’une demi-heure, Robert devait déjà être allongé sur le lit en train de fumer.
De la fenêtre du salon, Gustave reconnut Léonce dans le taxi qui empruntait le boulevard de Courcelles.
Il l’avait fait suivre dès le début, non pour en savoir plus sur ses frasques qui faisaient implicitement partie de leur contrat, mais pour s’assurer qu’elles ne le placeraient pas un jour dans une position difficile, au cœur d’un scandale.
René Delgas, avait-il appris. Soit, allons-y pour René Delgas. Parmi tous les amants qu’elle pouvait s’offrir, celui-ci était le plus pratique parce qu’il était en permanence sans le sou. On lui avait rapporté qu’il faisait dans la petite escroquerie, mais ne roulait pas sur l’or. Tant mieux, il ne quitterait pas Léonce tant qu’il aurait besoin d’argent et Gustave se devait d’avoir une femme stable. Autrefois, il pouvait se permettre d’être la victime de quelques ragots, mais à présent, il était un autre homme.
Oui, un autre homme… Il se surprenait lui-même.
Tenez, les chaussures… Ça ne lui serait jamais venu à l’esprit avant. Et maintenant, il adorait ça. Sur mesure. Deux mille francs la paire, il avait même un cireur, un petit négrillon qui passait trois fois par semaine à son bureau. Les costumes aussi, et les chemises… Il ne savait pas qu’il pouvait devenir élégant. Cette Léonce avait du goût pour ces choses-là. Sans elle, il aurait pu bâtir une fortune de quaker, se tenir assis, dans son trois-pièces vieux de dix ans, sur un tas d’or à faire pâlir Rothschild. Quand elle avait grimpé dans son lit avec une vélocité de chatte et l’avait collé au mur à la vitesse d’une fusée, le feu d’artifice lui avait coupé la respiration. Avec elle, il avait vraiment tiré le gros lot. Il pouvait se targuer d’avoir une femme parmi les plus ravissantes de Paris, délicate en société, effacée dans les dîners en ville, très convenable en toute occasion et pour le reste, salope comme pas possible.
Une fortune rapide, une position enviable, une épouse merveilleusement décorative… Bon Dieu, il avait même racheté l’hôtel Péricourt. Quand il quittait la maison, il jetait toujours un regard sur le grand portrait de Marcel Péricourt. Ce qu’avait fait cet homme-là, à côté de ce que Joubert s’apprêtait à réaliser, n’était quasiment rien.
Léonce se fit déposer à l’angle de la rue Caumartin. Par prudence. Gustave lui avait collé un détective aux fesses avant de publier les bans, histoire de savoir à qui il avait à faire. Comme si elle n’allait pas s’en douter… Joubert était peut-être un grand esprit en matière de finance, mais côté expérience de la vie, c’était un débutant.
L’enquêteur était assez gros, avec un nez en forme de navet, il portait une épaisse barbe noire et ressemblait assez au Ribouldingue des Pieds nickelés. Elle l’avait promené dans les magasins, dans les musées (qu’est-ce qu’elle s’était barbée, la peinture, vraiment, quel intérêt, ça la dépassait), elle devait ralentir le pas pour qu’il ne la perde pas de vue. Elle l’avait baladé un jour ou deux puis l’avait traîné jusque dans un hôtel de la rue du Bac où elle s’était enfermée avec René. René Delgas, un copain que Robert avait connu « en voyage », c’est comme ça que Robert parlait de ses mois de prison. Léonce avait été très exigeante sur le candidat, elle ne voulait pas que son futur mari s’imagine qu’elle prenait pour amant le premier tocard venu. Ni qu’il découvre Robert, bien sûr.
René lui avait convenu. Un beau garçon qui traficotait dans pas mal de domaines. En réalité, cela restait un secret bien gardé, il était faussaire, l’un des meilleurs de Paris, disait-on, mais pas travailleur. Ils avaient passé l’après-midi dans la chambre d’hôtel à fumer et à discuter, après quoi Léonce était sortie en rasant les murs comme une voleuse et en se retournant plusieurs fois pour simuler l’inquiétude et vérifier que Ribouldingue ne l’avait pas perdue de vue.
Gustave était du genre suspicieux, elle avait été suivie plus de quinze jours.
Puis il avait été rassuré. Ribouldingue était passé à d’autres couples, d’autres hôtels, d’autres clients. Ça tombait bien parce qu’elle commençait à en avoir vraiment assez. René demandait quand même cent francs de l’après-midi pour roupiller. Sans compter la chambre.
22
Une grande agitation régnait aux ateliers du Pré-Saint-Gervais. Des ouvriers, sur des échelles, achevaient de poser une large enseigne :
À l’intérieur, Joubert avait réuni les reporters présents, une vingtaine, qui observaient avec curiosité la coursive qui, à l’étage, faisait le tour du vaste hangar et où, dans des bureaux vitrés, on poussait des tables, des fauteuils, des tableaux noirs.
D’un gros véhicule, on déchargea deux énormes machines-outils Lefebvre-Strudal flambant neuves.
— L’aviation française, expliqua alors Joubert, c’est une centaine d’avions de dix marques différentes équipés de moteurs de quinze types différents, c’est totalement incohérent !
Les participants eurent l’impression d’avoir manqué un épisode. On ne comprenait pas ce qu’on faisait ici.
— Eh bien, dit Joubert, cet Atelier d’études, c’est l’union des plus importantes entreprises aéronautiques de France et d’Angleterre…
La question flotta au-dessus du groupe comme un nuage de perplexité : pour faire quoi ?
Joubert sourit largement et répondit…
— Hein ? Quoi ? hurla quelqu’un, j’ai pas entendu, vous pouvez répéter, poussez-vous, répétez s’il vous plaît.