Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Ils se souciaient de Jean Goujon un peu moins que du roi de Prusse.
Le chiffonnier avait la barbe épaisse et ses cheveux incultes lui tombaient jusque sur les yeux.
Sa hotte, adossée à la paroi de la voûte, était plus haute et plus large que l’habitude ne le comporte.
Le gamin, qui, à le regarder de plus près, avait atteint l’âge d’homme depuis longtemps, gardait cette figure glabre et pâlotte qui fait de certains sauvages parisiens une race aussi nettement caractérisée que les Peaux-Rouges d’Amérique ou les Tziganes d’Europe.
On a remarqué que l’influence de climats étrangers est presque nulle sur ces peaux dures et neutres à la fois qui sont une provenance spéciale des bas quartiers de Paris. Le soleil africain les respecte, et ils pourraient garder les tons fades de leur cuir au milieu des Noirs de l’Équateur.
Le chiffonnier et le gamin jouaient bien tous les deux, et avec une animation égale: il y avait une haute pile de sous sur le bouchon et une demi-douzaine de vagabonds suivaient avidement la partie.
C’était un match. On pariait comme au champ de courses.
Nous l’avons dit et nous le répétons: en aucun lieu de Paris vous ne trouverez tant d’oiseaux du violon qu’aux alentours de la Préfecture de police. Ce serait à croire que ce monument où se fabrique la glu qui doit les prendre un jour ou l’autre a pour eux un irrésistible attrait.
Le gamin, comme presque tous les Parisiens, était un coupeur hardi et précis. Son décime en métal blanc, portant d’un côté la tête de Louis XVI, de l’autre un faisceau, surmonté du bonnet phrygien, était arrondi aux arêtes et semblait avoir subi le poli de l’émeri. C’était une merveilleuse pièce de coupage, glissant dans la poussière, droit et roide, comme un galet sur l’eau.
Un amateur en aurait donné cinq sous, haut la main.
Le chiffonnier, au contraire, avait le jeu prudent des galochiers de l’Ouest. Il piquait et abattait en piquant, de sorte que son gros sou de la République, épaissi à la tranche par le marteau et limé en scie par-dessus le marché, restait toujours en place, fidèle gardien des sous qui pouvaient tomber du bouchon.
Le gamin, dont l’adresse évidemment supérieure était vaincue par la prudence calme de son adversaire, se vengeait par des quolibets.
– Dis donc, Landerneau de ton pays, demanda-t-il au moment où le chiffonnier enlevait proprement une belle pile de douze sous, pourquoi donc que tu as une si grande hotte?
– Je fais les enterrements, répliqua l’autre, dont l’œil sournois n’annonçait rien de bon. Quand tu l’auras avalée, ta langue, je t’emporterai à l’amphithéâtre, en première classe, et ça ne te coûtera pas cher pour être disséqué.
La galerie fut pour Landerneau. Le gamin enrageait.
– Chargeons, dit-il, douze sous chaque, veux-tu?
– Va; si tu manques, ils sont dans le sac.
La pièce blanchâtre du gamin prit le bouchon au milieu et le lança à dix pas. Les vingt-quatre sous tombèrent si parfaitement d’aplomb que la pile resta debout.
La galerie applaudit. Le gamin triomphant s’écria:
– Dis donc, Landerneau, pourquoi donc qu’on t’appelle comme ça: Trente-troisième de ton sobriquet de petit nom?
– Ça, c’est des mystères, répondit le chiffonnier gravement. Relève et tais ton bec!
À l’angle de la rue de Jérusalem, un homme en costume bourgeois, propre et cossu, s’était arrêté, juste au moment où le gamin ramassait son gain.
La casquette du gamin avait glissé, montrant une tête crépue, où se hérissait une véritable forêt de cheveux jaunâtres.
L’homme en costume bourgeois s’approcha tout doucement. Il avait la figure d’une bonne personne qui va faire une niche à un ami.
Comme le gamin se penchait pour relever le bouchon, l’homme le saisit par l’oreille.
La moitié au moins des membres composant la galerie fila à droite et à gauche. Le chiffonnier endossa précipitamment sa grande hotte.
Le gamin, lui, se redressa vivement, en disant:
– Qu’est-ce que c’est? Faut-il allumer le gaz?
Et avant même d’avoir regardé le mauvais plaisant, il lui passa la jambe avec une inimitable prestesse.
Ce fut comme le coup qui avait fait sauter le bouchon, sans déranger la pile de sous. Le bourgeois s’assit, mais si rudement que son séant rendit un son de coussins qu’on fouette.
Le restant de la galerie s’éparpilla en riant de tout son cœur.
Le chiffonnier avait déjà disparu.
– En a-t-on assez? demanda le gamin. Ou souhaite-t-on la suite au prochain numéro?
Mais il s’interrompit pour dire avec une expression de sincère regret:
– Tiens! c’est M. Badoît que j’ai rissolé! pas possible!
Et il tendit ses deux mains avec empressement pour relever son ancien patron.
M. Badoît, remis sur ses pieds, frotta sans rancune la place meurtrie et dit:
– Tous ces temps-ci, j’aurais donné gros pour te rencontrer, Pistolet, ma vieille. Je n’ai jamais retrouvé d’insecte pareil à toi, malgré tes défauts et ton tempérament dissolu. Tu n’as pas changé du tout depuis trois ans, sais-tu?
– Trois ans et quatre mois, patron, repartit Pistolet, qui contemplait son ancien chef avec un sincère plaisir. C’était fin avril 35 que je fis la fugue en question pour un bon motif de me ranger et d’acquérir une position dans le monde par mon assiduité et mon travail de n’importe quel genre. Vous, je vous trouve encore embelli et gras comme une loche… Ah! dame, ça me fait quelque chose de vous revoir, par exemple! Payez à déjeuner, voulez-vous? J’accepterai sans rancune.
– Et à dîner aussi, Clampin, ma vieille. J’ai besoin de toi.
– Je vous appartiens, patron. Un poulet sauté, hé? champignons?
– Marengo, si tu veux. Ah çà! où diable étais-tu donc passé depuis le temps?
– Partout, patron. J’ai fréquenté les diverses parties du globe, en me promenant ou pour affaires. J’en ai vu, des pays! Et mon expérience actuelle est le fruit de ces différents voyages autour de l’univers.
Ils avaient traversé la rue et se trouvaient devant la porte du père Boivin.
– Est-ce que nous allons entrer là? demanda Pistolet non sans dédain.
– Oui; pourquoi pas?
– Un inspecteur comme vous, fi donc! M. Badoît l’interrompit.
– Je ne fais plus partie du gouvernement, dit-il. Je suis dans une entreprise particulière et bien payée.
Pistolet fit la grimace.
– Chez M. Vidocq? grommela-t-il. Oh! patron!…
– Plutôt mourir! s’écria Badoît. L’honneur avant tout! Tu connais bien celui qui m’emploie, petiot, et tu honores son caractère. Entre. Nous allons prendre le cabinet de la tour, au second étage, et nous causerons tout à notre aise en tête à tête.
Pistolet passa le premier, longea l’allée étroite et noire, et s’engagea dans l’escalier tournant.
– Est-ce que Mme Thérèse Soûlas demeure toujours ici, monsieur Badoît? interrogea-t-il d’un ton où perçait un vague remords.