Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
– Très bien, répondit le notaire, faites entrer M. Paul Labre.
Il ajouta confidentiellement:
– Si celui-là ressemble à l’autre, je ne suis pas fâché d’avoir quelqu’un près de moi…
– Mais non, s’interrompit-il au moment où la porte s’ouvrit, celui-là ne ressemble pas du tout à l’autre! C’est même étonnant que deux frères puissent être si différents… Monsieur, prenez donc la peine de vous asseoir. C’est à monsieur Labre (Paul) que j’ai l’avantage de parler?
– Oui, monsieur, répondit le nouvel arrivant.
– Très bien. Vous ne vous formaliserez pas, monsieur, si je vous dis que vous avez montré peu d’empressement à vous occuper d’une affaire qui…
– Je ne lis jamais les journaux, interrompit Paul, et je suis pressé. Veuillez me dire ce dont il s’agit.
– Monsieur Labre, prononça sentencieusement le patron, moi aussi, je suis pressé. Le notariat n’est pas une sinécure. Avez-vous vos papiers?
– Je n’ai aucun papier, monsieur.
– Monsieur, c’est fâcheux.
– Mais, reprit Paul, en cas de besoin, je puis vous les présenter avant une demi-heure.
– Très bien! Alors, monsieur Labre, vous êtes venu chercher un simple renseignement?
– En venant, je réponds à votre invitation.
– Très bien, très bien! Vous formaliserez-vous, monsieur Labre, si je vous demandais quelle différence d’âge il y a entre vous et monsieur votre frère?
– Dix ans.
– Parfait… j’ai eu l’avantage de voir ce matin monsieur votre frère.
– Déjà! s’écria Paul.
Le notaire et son maître-clerc échangèrent un regard.
– Ce n’était pourtant pas trop tôt! dit Souëf (Constance).
– Dans ma bouche, répliqua Paul, ce mot «déjà» n’a pas la signification que vous lui donnez.
– Oh! s’empressa de dire le patron, ne vous reprenez pas, monsieur Labre, ce n’est pas ici un interrogatoire judiciaire.
Paul releva sur lui un regard étonné.
– Je me hâte d’ajouter, poursuivit M. Hébert de l’Étang des Bois, que vous avez l’air d’un fort honnête jeune homme. Voilà, car il faut parler net, monsieur, votre frère que j’ai eu l’avantage de voir ce matin, a pour le moins vingt ans de plus que vous. Il n’est pas dans la même position que vous; il a ses papiers, tous ses papiers, parfaitement en règle… et je vous le répète que je ne suis pas un juge d’instruction, monsieur Labre, je crains les machines criminelles comme le feu. Si vous vous êtes un peu trop avancé, l’imprudence est de votre âge. Eh bien! retirez-vous purement et simplement; ce sera comme si je ne vous avais jamais vu. Vous comprenez?
Au lieu d’obéir à cette insinuation où, en définitive, il y avait quelque apparence charitable, Paul se laissa tomber sur une chaise qui était auprès de lui.
Ses jambes défaillaient, et il appuya ses deux mains contre sa poitrine. M. Hébert, qui se méprit, voulut dire:
– N’ayez pas peur…
Paul l’interrompit d’un geste nerveux et murmura:
– J’ai peur… J’ai horriblement peur! J’attends mon frère depuis hier au soir. Répondez-moi: mon frère est grand, beau, bien fait, brun. Comment est l’autre?
– Blond, tirant sur le roux, répondit le notaire; petit, gros, laid… et, s’il faut dire la vérité, l’air d’un coquin depuis les pieds jusqu’à la tête.
Paul se dressa sur ses jambes chancelantes.
– Si cet homme-là a les papiers de mon frère, dit-il d’une voix rauque, c’est que mon frère a été assassiné.
– Ou volé, monsieur Labre, ou volé, rectifia le notaire. Je vous prie d’être persuadé que je prends bien part à votre situation douloureuse.
Paul recouvrait déjà son calme. Il demanda:
– L’homme qui s’est présenté vous a-t-il laissé son adresse?
– Naturellement, répliqua le patron qui feuilleta son carnet; M. Jean Labre, baron d’Arcis, rue du Pont-de-Lodi, 3.
Paul se dirigea vers la porte.
– Du sang-froid, monsieur Labre, lui dit le notaire en le suivant. Quand vous aurez vos papiers bien en règle, j’aurai l’avantage de vous communiquer le testament de Mme veuve de Grandlieu, née Labre, décédée sans enfant à Mortefontaine, canton de La Ferté-Macé (Orne), et qui vous laisse, indivis entre monsieur votre frère et vous, douze bonnes mille livres de rentes en terres, plus dix-sept mille francs d’argent comptant. Le mobilier n’est pas mauvais et la succession n’a pas un sou de dette. C’est gentil.
Paul n’écoutait plus. Le notaire ajouta en se penchant sur la rampe de l’escalier:
– Pour l’affaire criminelle, si vous vous portez partie civile, comme je le pense, j’ai mon beau-frère, M. Bellamy, avoué, rue Saint-Honoré, 212. Vous serez content de lui… j’ai l’avantage de vous saluer, monsieur Labre. Vous direz à Bellamy que c’est moi…
Paul s’élança dans sa voiture et se fit conduire au n° 3 de la rue du Pont-de-Lodi.
C’était une maison en reconstruction, où il n’y avait pas un seul locataire.
– À la poste! ordonna-t-il à son cocher.
Il avait sur lui quatre ou cinq louis et sa montre; tout ce qu’il possédait.
Une demi-heure après, et sans même avoir pris le temps de revenir à sa maison, il galopait sur la route du Havre.
XXII Pistolet commence à se ranger
Le trois-mâts le Robert-Surcouf, de Saint-Malo, capitaine Legoff, arrivé depuis quatre jours seulement, était en partance dans le port du Havre.
Il venait du Rio de la Plata avec des passagers pour la France et un tiers de fret à même destination; deux tiers de fret pour Liverpool, où il devait effectuer son chargement de retour.
Le capitaine Legoff, large petit Breton, bien campé sur ses jambes courtes, trapu, barbu, fort comme un de ces bœufs nains du Morbihan, dont les aloyaux sont célèbres dans l’univers entier, allait et venait sur son pont, les pieds dans des espadrilles et les mains dans ses poches jusqu’au coude. Il portait un pantalon de peluche et un norouâs à longs poils roussâtres qui en avait vu de rudes.
Il fumait sa pipe en attendant la marée.
Le norouâs, ainsi nommé à Saint-Malo et aussi en Normandie parce que sa solide étoffe combat assez bien les froides rafales des vents de nord-ouest, est un vêtement du genre paletot qui donnerait l’apparence d’un ours au dandy le mieux efflanqué.
Le capitaine Legoff avait l’air d’un ours, même quand il mettait bas son norouâs.
Beau temps, bonne brise de l’est, jolie mer; on allait sortir de cette terrible passe du Havre en se baladant. Le capitaine Legoff était de joyeuse humeur.
– Sans vous commander, marinier, dit à l’arrière une voix grêle et à la fois enrouée, je voudrais parler en particulier au patron de ces lieux.
L’aide timonier à qui s’adressait ce discours se pencha vivement sur le plat-bord.
Évidemment, il avait hâte de contempler la bête curieuse qui pouvait entasser dans une seule phrase tant de hardis solécismes contre la grammaire matelotesque.