Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
«Ce fut à Nantes, grande et belle ville, qui est située sur la rivière, dans le département de la Loire-Inférieure, que mademoiselle Saphir fut plantée pour la première fois sur les grandes affiches comme premier sujet pour la corde raide, remplaçante de madame Saqui.
«Mademoiselle Freluche en eut une forte jaunisse, mais le reste de la troupe approuva notre mesure, car déjà, depuis plus de six mois, notre petite Saphir avait tout ce qu’il fallait pour se montrer au public et mériter sa bienveillance même au sein de la capitale.
«Elle avait six ans, elle était très grande pour son âge et admirablement élancée. Moi et Amandine nous lui avions fait faire un costume d’azur en conformité de son nom. Quand elle parut semblable à un nuage bleu de ciel, il y eut dans le public de la baraque un grand murmure qui n’était ni de l’admiration ni de la surprise, qui était tout simplement de l’amour.
«Voilà ce que je peux dire parce que je l’ai vu partout. Aussi bien dans les villes de l’est que dans celles de l’ouest, dans le midi comme dans le nord de la France, les spectateurs se prenaient pour elle de tendresse; on la caressait du regard, on l’applaudissait tout doucement et la salle entière souriait d’émotion et d’aise.
«Ce fut ainsi toujours tant qu’elle resta enfant et cela ne fit que croître et embellir quand elle devint demoiselle.
«Pour en revenir à ses débuts, il y avait chambrée complète parce qu’on affichait depuis trois jours avec permission de monsieur le maire. Il ne faut pas plaisanter avec les noms; un nom ne fait pas le succès, mais il y contribue diantrement, et je vous prie de croire que celui de mademoiselle Saphir, dû à moi et à madame Canada, n’était pas une inconséquence. On l’avait imprimé en lettres bleues, à facettes qui semblaient composées de diamants; il tenait le beau milieu de l’affiche et semblait rayonner dans un large espace vide. Tout Nantes l’avait regardé, tout Nantes s’était dit: qu’est-ce que c’est que mademoiselle Saphir? hé, là-bas!
«Et pour savoir, tout Nantes était venu voir, si bien qu’on avait refusé du monde à la porte en quantité.
«Les voisins de la foire enrageaient à faire pitié.
«Elle dansa comme un chérubin, sans crainte ni trouble. Le public ne lui faisait rien, elle s’était habituée à la foule dès sa plus petite enfance, dans la crèche, et d’ailleurs, elle nous l’a dit souvent depuis, elle ne voyait pas le public.
«Les applaudissements la berçaient ou l’animaient comme une musique; jamais ils ne l’exaltaient.
«Elle avait une danse que les connaisseurs appelaient classique et qui était d’une pureté enchanteresse. Amandine disait en riant, mais avec la larme à l’œiclass="underline" «Si par cas on danse sur la corde en Paradis, ça doit être de même pareillement».
«Ce fut une soirée solennelle et je suis vexé de n’en avoir pas la date exacte pour la signaler ici; mais, à vue de pays, ce doit être vers la fin de mai de l’année 1858.
«À la baraque nous étions tous transportés. Mademoiselle Freluche elle-même oubliait les regrets de l’ambition trompée pour admirer son élève; Similor enflait ses joues et disait: «Il y a du tabac dans cette poupée-là!
«Il parlait toujours argot ou approchant par suite de ses mauvaises connaissances en ville.
«Je l’entendis et je vis dans un coin de la coulisse les deux yeux de Saladin qui flamboyaient; je le montrai du doigt à mon Amandine et nous convînmes entre nous de redoubler de surveillance vis-à-vis du blanc-bec qui devenait un homme.
«- Quoique, dit-elle dans sa joie, il est bien permis au méchant drôle d’être émerveillé comme tout le monde!
«Quand mademoiselle Saphir fit sa dernière élévation sans balancier, elle retomba au milieu d’une pluie de bouquets. Outre que moi et madame Canada nous avions dépensé une trentaine de sous et cinq ou six places données à des amis pour l’encourager dans son premier pas à l’aide de bouquets d’administration, il y avait des gens qui étaient sortis tout exprès pour acheter des lilas et des roses. Ceux qui n’en avaient pas criaient qu’ils en apporteraient le lendemain. Sans exagérer, je puis spécifier que la portion des habitants de Nantes rassemblés ce soir au Théâtre Français et Hydraulique, dont j’étais en nom dans sa direction maintenant avec madame Canada, manifesta des transports approchant de la démence.
«Dès qu’elle eut fini, presque tout le monde s’en alla, et il ne resta pas trente pelés pour voir monsieur Saladin avaler ses sabres. Je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble résulter de mes observations que la partie de l’avaleur, si intéressante pourtant, continue de baisser dans notre patrie. Tout change, j’ai vu une époque où vous auriez fait courir l’élite d’une ville, rien qu’en annonçant l’avalage, opéré par un artiste d’un mérite inférieur à celui de Saladin, qui, malgré les défauts de son cœur et de son esprit, comprenait joliment son affaire.
«Mademoiselle Saphir regagna notre retraite entre deux haies formées par la troupe. Cologne, Poquet et Similor lui-même battaient des mains sur son passage. Elle n’en paraissait pas plus fière; mais quand madame Canada, inondée des larmes de son bonheur, voulut la presser sur sa poitrine, la petite eut comme un spasme, elle se rejeta en arrière, elle trembla, et nous devinâmes sur ses lèvres ces mots qu’elle ne prononçait déjà plus: «Maman, maman, maman…»
«L’instant après, elle s’élança vers sa mère d’adoption et la couvrit de caresses.
«- Vieux, me dit Similor toujours prêt à profiter des circonstances pour subvenir aux besoins de son existence déréglée, c’est des dérisions que de récompenser par soixante et quinze centimes le talent d’une telle artiste incomparable. Ayant toujours la tutelle de mon fils Saladin, qui sera majeur seulement dans huit mois, j’exige que les feux de mademoiselle Saphir soient portés à 1 franc 50 centimes journellement et que je les touche.
«Madame Canada voulait refuser, mais, dans le but de garder la paix intérieure, je consentis à cette nouvelle exagération de mon ancien ami.
«- Laisse bouillir le mouton, dis-je à ma compagne, Saladin, sans le vouloir, a payé bien cher les soins que je donnai à sa petite enfance. N’oublions pas que nous lui devons mademoiselle Saphir et que mademoiselle Saphir est la poule aux œufs d’or, qui nous permettra de passer nos vieux jours dans l’opulence.
«Ce n’est pas trop dire. Le lendemain, plus d’affiches, mais en revanche, devant la galerie où se faisait le boniment, une petite pancarte annonçait que, pendant les représentations de mademoiselle Saphir, le prix des places serait momentanément doublé. Les collègues de la foire vinrent lire la pancarte dans la matinée, et désapprouvèrent la mesure à l’unanimité; nonobstant, dès la première fournée, nous refusâmes du monde, et avant de nous coucher, je pus compter 150 francs de bénéfice.
«C’était le Pérou, l’Eldorado, le rêve impossible; on n’avait jamais rien vu de pareil!
«Nous restâmes dix jours à Nantes; nous aurions pu y rester cent ans, s’il y avait des foires de cette durée; la recette n’avait pas baissé d’un centime.