Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
«Mais que nous importait désormais d’aller ici ou là? Nous avions avec nous notre talisman; nos résidences pouvaient changer de noms, notre succès était toujours le même.
«Toutes les villes de France: Bordeaux, Marseille, Toulouse, Rouen, Lyon, Lille, Strasbourg et autres versèrent tour à tour dans nos coffres le témoignage de leur admiration; nous n’avions qu’à nous présenter pour réussir; la renommée de notre étoile nous précédait désormais, et plusieurs conseils municipaux des localités secondaires nous firent des offres exceptionnelles que notre intérêt nous contraignit de refuser.
«En 1859, au mois d’août, le Théâtre Français et Hydraulique fut dépecé pour être vendu au vieux bois. À son lieu et place sur le terrain de foire de Saint-Sever, sous Rouen, fut inauguré le THÉÂTRE DE MADEMOISELLE SAPHIR, avec ce simple frontispice: Prestiges, élévations, grâce, adresse!
«C’était un assez beau monument, quoique portatif par le démontage. Un peu moins vaste que les établissements de messieurs Cocherie et Laroche, il pouvait passer pour plus élégant. La salle, spacieuse et commode, était calculée pour l’agrément du public, contenant beaucoup de premières, quelques secondes pour les gens sans façon et les militaires, mais point de troisièmes, la populace n’étant qu’un embarras dans les spectacles qui s’adressent surtout à la haute société.
«Nous n’y allions pas par quatre chemins, nos premières étaient à 50 centimes. On doit penser à quel chiffre considérable les recettes peuvent monter avec de pareils prix!
«Le lecteur s’étonnera peut-être de n’avoir point vu Paris parmi les villes qui furent à même de rendre hommage à mademoiselle Saphir. Je n’ai pas pris la plume sans me résoudre à tous les aveux: Paris ne connaissait pas mademoiselle Saphir. La même pensée, peut-être coupable, qui nous avait portés autrefois à lui enlever son premier nom de Cerise, nous induisait, moi et madame Canada, en quelque sorte à notre insu, à fuir la capitale où nous étions menacée de perdre notre adoré trésor.
«Et qu’on ne se méprenne point. Je ne fais pas allusion aux bénéfices considérables que nous procurait notre fille d’adoption, le mot trésor s’applique uniquement ici aux choses du cœur. Je ne méprise pas l’argent, madame Canada est dans le même cas, mais entre l’argent, tout l’argent de la terre, et notre bien-aimée fille, elle n’hésiterait pas un seul instant, ni moi non plus. J’en lève la main avec elle.
«Cet écrit est la preuve que nos idées ont bien changé. Nous nous repentons du passé, nous ferons autrement dans l’avenir.
«Rien ne nous coûtera pour retrouver les parents de notre petite. Rien ne nous gênera non plus, car, Dieu merci, nous sommes libres comme l’air dans notre établissement. Quoique mon ancien ami Similor et mon nourrisson Saladin ne fussent pas nos associés, il est certain qu’ils nous dominaient souvent par leur arrogance. Similor, devenu de plus en plus paresseux et refusant toute espèce de services, ne mettait pas de bornes à ses exigences au sujet des prétendus droits qu’il avait sur notre fille, et Saladin parvenu à sa majorité rivalisait de cupidité avec son père.
«Il était très habile, c’est vrai, comme artiste en foire, et je ne voudrais pas rabaisser ses talents: il s’était fait à lui-même une manière d’éducation soignée, lisant des livres de toute sorte dans son trou et se préparant à ce qu’il appelait ses campagnes.
«Depuis longtemps déjà, il avait cessé d’aller au cabaret et n’imitait point la mauvaise conduite de son père. Au contraire, il était rangé et même avare, quoiqu’il sût très bien risquer d’un coup toutes ses économies quand il s’agissait de commerce.
«Je ne peux pas m’empêcher de le dire, ce garçon-là, bien dirigé, eût été un joli sujet.
«L’avalage se dégommant de plus en plus, il paraissait rarement devant le public pour faire le travail des sabres, et encore prenait-il depuis plusieurs années de grandes précautions pour altérer son physique quand il abordait cet emploi, il avait soin de se grimer soit en Caraïbe soit en Patagon, et nous en profitions pour mettre sur l’affiche le nom de ces peuplades sauvages; chacun à la baraque lui gardait le secret, et quelquefois, en ville, il parvenait à cacher les rapports qu’il avait avec nous.
«Dans bien des localités, il se faisait passer pour un jeune homme de famille voyageant pour son instruction; aucun mauvais coup couronné d’un résultat pécuniaire n’est venu jusqu’à ma connaissance, mais je sais qu’il se faufila dans plusieurs maisons où il n’aurait point dû avoir accès, et que Similor passa plus d’une fois, chez des gens riches, pour être son gouverneur.
«Liberté, libertas! moi et madame Canada, nous ne sommes pas des gendarmes, mais tant va la cruche à l’eau… vous savez le reste. Nous avions peur de voir cela mal finir, il y avait souvent des scènes; en plus que madame Canada concevait des soupçons et me disait que Saladin nourrissait des desseins coupables contre l’innocence de mademoiselle Saphir.
«Le blanc-bec n’en était que trop capable, quoiqu’il marquât généralement peu de galanterie pour le beau sexe; il tenait notre chère enfant sous sa dépendance par suite des leçons qu’il lui donnait et dont elle profitait si bien. Elle ne l’aimait pas, mais elle le craignait, et nous nous étions bien aperçus qu’il exerçait sur elle une espèce d’autorité.
«Elle était grande maintenant et presque une jeune personne; elle savait tant de choses que je ne pourrais pas en faire le compte, mais elle avait gardé cette faiblesse d’esprit qui nous donnait tant à craindre. Quand elle était petite, elle parlait peu, ne se confiait point et s’éloignait souvent de nous au moment même où nous attendions ses caresses. Maintenant, c’étaient des rêvasseries à n’en plus finir.
«Saladin lui fournissait des livres qu’elle dévorait en cachette. À force de chercher, j’en surpris un, c’était Alexis ou la Maisonnette dans les bois, de monsieur Ducray-Duminil. Moi et madame Canada nous tînmes conseil, et il fut convenu que je paierais quelque chose à un libraire pour savoir si c’était là un écrit dangereux.
«Mais sur ces entrefaites, un matin, mademoiselle Saphir s’enfuit précipitamment hors de sa chambre où Saladin était en train de lui donner une leçon de grammaire. L’enfant était fort troublée, elle avait ce tremblement dont j’ai parlé tant de fois et ses lèvres muettes appelaient sa mère, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps.
«Nous l’interrogeâmes ensemble et séparément, moi et Amandine, mais elle ne voulut pas nous répondre: nous aurions dû être faits à cet étrange caractère, et pourtant nous en éprouvâmes un grand chagrin.
«Le soir, j’invitai Similor et Saladin à prendre le café dans notre chambre. La chose était concertée avec madame Canada, je pris la parole et je dis:
«- J’ai été pour vous le modèle des amis, Amédée, et voici un jeune homme qui me doit l’air qu’il respire, en récompense de quoi l’un et l’autre vous ne vous comportez pas bien à mon égard.
«Ils voulurent se récrier, mais madame Canada leur glissa à l’oreille:
«- Échalot est trop doux, moi je vous aurais fait votre portrait en deux mots: vous êtes des canailles.
«Je crus qu’il faudrait s’aligner, car Similor m’avait provoqué au sabre d’avalage pour bien moins que cela, plus d’une fois, mais Saladin l’arrêta au moment où il se levait furieux.
«- C’est des propositions qu’on va nous faire, dit froidement le blanc-bec. Sois calme à mon instar.