Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
M'Konta demanda, d'un air suspicieux:
– Vous êtes flic?
– Absolument pas. Tout ce que vous direz restera entre nous. Vous avez ma parole.
– Etes-vous prêt à vous montrer reconnaissant?
Je l'interrogeai du regard. M'Konta fit une moue explicative:
– Quelques billets, je veux dire…
– Tout dépend de ce que vous pourrez me dire, répliquai-je.
– J'ai bien connu le vieux Max…
Après quelques minutes de négociation, nous convînmes d'un «prix d'ami». Dès lors, l'homme me tutoya. Son élocution était rapide. Les mots jaillissaient, roulant comme des billes au fond de l'eau:
– Patron, Max Böhm était un drôle d'homme… Ici, personne ne l'appelait Böhm… c'était Ngakola… père de la magie blanche…
– Pourquoi l'appelait-on ainsi?
– Böhm avait des pouvoirs… Cachés sous ses cheveux… ses cheveux étaient tout blancs… ils poussaient droit vers le ciel… comme un bouquet de coco, tu comprends?… c'est grâce à eux qu'il était si fort… il lisait dans chaque homme… il découvrait les voleurs de diamants… toujours… personne ne pouvait lui résister… personne… c'était un homme fort… très fort… mais il était du côté de la nuit.
– Que veux-tu dire?
– Il vivait dans les ténèbres… son esprit… son esprit vivait dans les ténèbres…
M'Konta but une petite goulée de café.
– Comment as-tu connu Max Böhm?
– En 1973… avant la saison sèche… Max Böhm est arrivé dans mon village, à Bagandou, à la lisière de la forêt… il était envoyé par Bokassa… il venait surveiller les plantations de café… à cette époque, des voleurs pillaient les cultures… en quelques semaines, Böhm les a dissuadés.
– Comment a-t-il fait?
– Il a surpris un voleur, l'a roué de coups, puis traîné sur la place du village… là, il a saisi un poinçon – un des poinçons avec lesquels on plante le grain -, et lui a percé les deux tympans…
– Et alors? balbutiai-je.
– Alors… personne n'a jamais plus volé de grains de café à Bagandou.
– Etait-il accompagné?
– Non… il était seul… Max Böhm ne craignait personne.
Torturer un M'Baka, en solitaire, sur la place d'un village forestier. Böhm n'avait pas froid aux yeux. Joseph continua:
– L'année suivante, Böhm est revenu… cette fois, il venait inspecter les mines de diamants… toujours pour le compte de Bokassa… Les filons s'étendaient au-delà de la SCAD, une grande scierie à la lisière de la jungle…tu connais la forêt dense, patron? Non? Crois-moi, elle est vraiment dense… (Joseph mima la canopée avec ses larges mains; ses r roulaient comme une charge de cavalerie.) Mais Böhm n'avait pas peur… Böhm n'avait jamais peur… il voulait descendre au sud… il cherchait un guide… je connaissais bien la forêt et les Pygmées… je parlais même le langage aka… Böhm m'a choisi…
– Y avait-il des Blancs sur les terrains d'exploitation?
– Un seul… Clément… Un type complètement fou, qui a épousé une Aka… Il n'avait aucune autorité… c'était l'anarchie complète…
– On trouvait donc de belles pierres dans ces filons?
– Les plus beaux diamants du monde, patron… il n'y avait qu'à se pencher dans les marigots… C'est pour ça que Bokassa a envoyé Böhm… (M'Konta émit un petit rire aigu.) Bokassa, il avait la passion des pierres précieuses!
Joseph but une nouvelle lampée de café, puis observa mes croissants. Je lui tendis l'assiette. Il reprit, la bouche pleine:
– Cette année-là, Böhm est resté quatre mois… au début, il a joué au «casse-nègres»… Ensuite, il a réorganisé l'exploitation, changé les techniques… Ça filait droit, tu peux me croire… Quand la saison des pluies est arrivée, il est reparti à Bangui… Ensuite, chaque année, il est revenu ainsi à la même époque… «Visite de surveillance», qu'il disait…
– C'est alors qu'il utilisait le coupe-câble?
– Tu connais l'histoire, patron?… En fait, le coup de la tenaille a été exagéré. Je ne l'ai vu faire qu'une seule fois, dans le camp de la Sicamine… Et ce n'était pas pour punir un clandestin, mais un violeur… Un salaud qui avait abusé d'une petite fille et l'avait laissée pour morte dans la jungle.
– Que s'est-il passé?
La grimace de dégoût de M'Konta s'accentua. Il prit un autre croissant.
– C'était horrible. Pleinement horrible. Deux hommes maintenaient le tueur sur le ventre, les jambes en l'air… il nous regardait avec ses yeux d'animal pris au piège… il lançait des petits rires, comme s'il n'y croyait pas… Alors Ngakola est arrivé avec sa grande tenaille… il a ouvert la pince et l'a refermée d'un coup sec sur le talon du voleur… clac!… le type a hurlé… un autre coup et c'était fini… les tendons étaient coupés… j'ai vu ses pieds, patron… je ne pouvais pas y croire… ils pendaient à ses chevilles… avec les os qui jaillissaient… le sang partout… des tempêtes de mouches… et le silence du village… Max Böhm était debout… il ne disait rien… du sang plein la chemise… son visage était blanc, plein de sueur… Vraiment, patron, je n'oublierai jamais ça… alors, sans un mot, il a retourné l'homme d'un coup de pied, il a brandi sa tenaille et l'a refermée sur l'entre-deux du violeur…
Une veine claqua dans ma gorge.
– Böhm était donc si cruel?
– Il était dur, oui… Mais à sa façon, il agissait en toute justice… Jamais par sadisme ni par racisme.
– Max Böhm n'était pas raciste? Il ne haïssait pas les Noirs?
– Pas du tout. Böhm était un salaud, mais pas un raciste. Ngakola vivait avec nous et nous respectait. Il parlait sango et aimait la forêt. Et je ne te parle pas de la chagatte.
– De la quoi?
– La chagatte. Le cul. Böhm adorait la femme noire. (Joseph agitait sa main, comme s'il s'était brûlé à cette seule idée.)
Je poursuivis:
– Böhm volait-il des diamants?
– Voler? Böhm? Jamais de la vie… Je te l'ai dit: Max était juste…
– Mais il supervisait les trafics de Bokassa, non?
– Il ne voyait pas les choses de cette façon… son obsession, c'était l'ordre, la discipline… il voulait que les camps tournent sans une faille… après ça, qui récupérait les diamants, qui prenait l'argent, il s'en foutait… Ça ne l'intéressait pas. A ses yeux, c'était de la cuisine de nègres…
Max Böhm avait-il si bien caché son jeu, commencé son trafic plus tard?
– Joseph, savais-tu que Max Böhm était un passionné d'ornithologie?
– Les oiseaux, tu veux dire? Bien sûr, patron. (Joseph éclata de rire – un sabre clair dans son visage.) Je partais avec lui observer les cigognes.
– Où ça?
– A Bayanga, au-delà de la Sicamine, à l'ouest. Là-bas, les cigognes venaient par milliers. Elles bouffaient les sauterelles, les petits animaux. (Joseph éclata de rire.) Mais les habitants de Bayanga, eux, ils les bouffaient à leur tour! Böhm ne pouvait supporter ça. Il avait obtenu de Bokassa qu'on ouvre un parc national. D'un seul coup, plusieurs milliers d'hectares de forêts et de savanes ont été déclarés intouchables. Moi, je n'ai jamais compris ce genre de trucs. La forêt, c'est à tout le monde! Mais enfin, à Bayanga, les éléphants, les gorilles, les bongos, les gazelles étaient protégés. Et les cigognes avec.
Ainsi, le Suisse était parvenu à protéger ses oiseaux. Prévoyait-il déjà de les utiliser pour son trafic? Du moins l'échange était clair: les diamants pour Bokassa, les oiseaux pour Max Böhm.
– Connaissais-tu la famille de Max Böhm?
– Oui et non… Sa femme, on la voyait jamais… toujours malade… (Joseph rit de toutes ses dents.) Vraiment la femme blanche!… Le fils Böhm, c'était différent… il venait parfois avec nous… il ne disait rien… c'était un rêveur… il flânait dans la forêt… Ngakola s'efforçait de l'éduquer… il lui faisait conduire le 4 x 4… il l'obligeait à chasser, à surveiller les prospecteurs, dans la mine… il voulait en faire un homme… mais le jeune Blanc restait planté là, distrait, terrifié… Une vraie cloche… Ce qui était extraordinaire, c'était la ressemblance physique entre Philippe Böhm et son père… ils étaient identiques, patron, tu peux me croire… la même carrure, la même coupe en brosse, le même visage en pastèque… Mais Böhm détestait son fils…