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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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« À quoi ressemblait la dame ?

— Je ne sais pas. Si j’ai pu la voir, c’est qu’elle était encore plus sombre que les ombres, mais je suis sûre que c’était une dame, à sa façon de marcher. Lorsque je suis venue voir ce que c’était, il n’y avait personne, sauf vous.

— Je comprends, répondis-je, mais je doute fort que toi, tu puisses comprendre un jour. Bon, tu vas maintenant retourner auprès de ta mère et dormir.

— Ça vient le long du mur. » Puis elle lâcha ma main et s’évanouit, mais je suis persuadé qu’elle ne m’a pas obéi. Tout au contraire, elle a dû nous suivre, Jonas et moi, car j’ai bien cru l’apercevoir une ou deux fois depuis mon retour au Manoir Absolu, où elle doit subsister en volant de la nourriture. (Il est possible qu’elle ait commencé par retourner dans l’Antichambre pour manger, mais j’ai donné l’ordre que soient libérés tous ceux qui s’y trouvaient enfermés, même s’il faut pour cela, comme j’en ai l’intuition, les expulser à la pointe des baïonnettes – du moins certains d’entre eux. J’ai également ordonné que l’on m’amène Nicarète, et alors que j’étais en train de rédiger le récit de notre capture, il y a un moment à peine, mon chambellan m’a fait savoir qu’elle attendait mon bon plaisir.)

Jonas était toujours exactement dans la position où je l’avais laissé, et je distinguai à nouveau le blanc de ses yeux dans la pénombre. « Tu m’as affirmé devoir absolument sortir d’ici pour ne pas devenir fou, lui dis-je. Viens. Celui qui nous a envoyé les noctules, quel qu’il puisse être, a mis la main sur une nouvelle arme. J’ai trouvé un chemin pour quitter cet endroit, et nous partons. Tout de suite. »

Il ne fit pas le moindre mouvement, et je dus finalement le saisir par un bras et le soulever. Les sections de métal dont il était partiellement composé devaient avoir été forgées dans ces alliages argentés dont le poids est souvent trompeur, car j’avais l’impression de soulever un enfant. Néanmoins, parties métalliques ou parties de chair, tout son corps avait été enduit d’une espèce de vase fine, et mon pied glissa dans la même substance nauséabonde sur le sol ; même le mur derrière lui en était recouvert. J’en conclus que quel qu’ait été l’être dont avait voulu parler la petite fille, celui-ci était venu et reparti tandis que nous bavardions, et que ce n’était pas Jonas qu’il recherchait.

L’entrée dérobée dont se servaient nos tortionnaires n’était pas loin de l’endroit où nous avions nos paillasses, au milieu du mur le plus éloigné de la porte de l’Antichambre. Elle s’ouvrait sur un simple mot de puissance, comme c’est souvent le cas des choses anciennes. Je le murmurai, et franchis le seuil caché que je laissai grand ouvert, tandis que le pauvre Jonas me suivait, marchant tout aussi mécaniquement que s’il avait été fait entièrement de métal.

Un escalier étroit, festonné de toiles d’araignées pâles et nappé d’une épaisse couche de poussière, s’enfonçait vers les niveaux inférieurs en tournant sur lui-même. Hélas, mes souvenirs empruntés ne me donnaient aucun autre renseignement : ils ne contenaient que cet escalier. Quoi qu’il puisse arriver, l’odeur de renfermé de l’endroit avait le parfum de la liberté, et le seul fait de le respirer était un plaisir. En dépit de mes appréhensions, j’avais envie d’éclater de rire.

Des portes secrètes donnaient sur presque tous les paliers, mais il y avait de fortes chances pour que nous tombions sur quelqu’un en les franchissant, tandis que l’escalier ne semblait guère fréquenté. Avant d’être vu par l’un des habitants du Manoir Absolu, je tenais à m’éloigner le plus possible de l’Antichambre.

Nous venions de descendre quelque chose comme une centaine de marches, lorsque nous tombâmes sur une porte, où figurait un symbole tératoïde, peint en écarlate, qui me parut être un glyphe emprunté à une langue venue de bien au-delà des rivages de Teur. Au même moment, j’entendis un pas dans l’escalier. Il n’y avait ni poignée ni loquet, aussi je me jetai sur la porte, qui ne résista pas longtemps et s’ouvrit d’un seul coup. Jonas me suivit ; la porte se referma tout de suite derrière nous, et à une telle vitesse que je m’attendis qu’elle fasse grand bruit, mais il n’en fut rien.

La pièce dans laquelle nous nous trouvions était plongée dans la pénombre, mais la lumière augmenta quand Jonas entra. Après m’être assuré que nous y étions seuls, je profitai de l’éclairage pour examiner mon ami. Son expression était toujours aussi fixe, comme lorsqu’il était appuyé le dos au mur dans l’Antichambre, mais elle n’avait tout de même pas cet aspect dépourvu de vie que je redoutais de trouver. C’était un peu le visage d’un homme sur le point de se réveiller, et des larmes avaient laissé leur sillon humide le long de ses joues.

« Te souviens-tu de moi ? » lui demandai-je. Il me répondit affirmativement d’un signe de tête, sans dire un seul mot. « Il faut que je retrouve Terminus Est, Jonas, si c’est encore possible. J’ai filé comme un poltron, mais j’ai eu le temps de réfléchir, et j’ai la conviction que je dois commencer par la rechercher. La lettre adressée à l’archonte de Thrax est cachée dans son baudrier, et de toute façon je me sens incapable de m’en séparer. Cependant, si tu préfères t’enfuir tout de suite d’ici, je le comprendrai. Rien ne te lie à moi. »

Il ne parut pas m’avoir entendu. « Je sais où nous sommes », dit-il alors, et, d’un geste raide, il me montra quelque chose que j’avais tout d’abord pris pour un paravent replié sur lui-même.

Je fus ravi d’entendre enfin sa voix, et, avant tout dans l’espoir de le voir se remettre à parler, je lui posai une deuxième question : « Et où sommes-nous donc ?

— Sur Teur », fut sa réponse laconique ; puis il se dirigea vers les panneaux repliés, à l’autre bout de la pièce. Leurs revers étaient incrustés de diamants disposés en motifs, comme je le vis alors, et émaillés de symboles torsadés du même genre que celui qui figurait sur la porte. Ils ne me parurent toutefois pas plus étranges que le comportement de Jonas, qui se mit à déplier les panneaux les uns après les autres. Si ses gestes avaient perdu la rigidité que j’avais remarquée un moment auparavant, il n’avait pas pour autant retrouvé son ancienne personnalité.

Ce n’est qu’à cet instant précis que je compris tout. Nous avons tous pu voir quelqu’un ayant perdu une main (comme c’était son cas), main remplacée par un crochet ou un système mécanique quelconque, en train de réaliser une tâche qui implique l’usage des deux, la vraie et l’artificielle. C’est le spectacle que Jonas m’offrait précisément en déployant les panneaux ; mais c’était la main de chair qui constituait sa prothèse. Lorsque j’en pris conscience, je compris également ce qu’il avait voulu dire un peu plus tôt ; au sujet de son visage, détruit pendant le naufrage de son navire.

« Tes yeux, lui dis-je, ils n’ont pas pu remplacer tes yeux… c’est exact, n’est-ce pas ? C’est pourquoi on t’a donné ce visage. Avait-il été tué, lui aussi ? »

À la manière dont il me regarda, je vis qu’il avait oublié ma présence. « Il était au sol, finit-il par répondre. Nous l’avons tué accidentellement, à l’arrivée. J’avais besoin de ses yeux et de son larynx, mais aussi d’autres organes.

— C’est ce qui explique que tu aies pu me supporter, moi un bourreau ; tu es une machine.

— Tu n’es pas pire que les autres de ton espèce ; et n’oublie pas que bien des années avant notre rencontre, j’étais devenu l’un d’entre vous. Et maintenant, je vaux encore moins que vous. Toi, tu ne m’aurais pas abandonné ; or c’est ce que je fais vis-à-vis de toi. Voici que se présente l’occasion que j’attendais depuis des années, celle que j’ai cherchée en parcourant les sept continents dans tous les sens, en interrogeant les hiérodules et en rafistolant des mécanismes grossiers. »

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