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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Si j’avais su tout ça, je lui aurais mis mon poing dans la figure.

– Ça n’aurait servi à rien, Joseph. Tout est ma faute, je n’aurais jamais dû vouloir l’obliger, je ne comprends pas comment j’ai pu me renier à ce point. La dernière des midinettes a plus de jugeote que moi.

Maurice l’envahissait, l’encombrait, elle se répétait, butait contre ses souvenirs, les embellissait comme s’il y avait un avenir pour eux, Joseph l’écoutait en hochant la tête, et puis elle se tut, resta longtemps perdue dans ses pensées, marmonnant probablement encore au fond de sa tête.

– Écoute, Christine, tu partais avec un gros handicap : tu n’as pas un rond. Maurice vient de réaliser le rêve de sa vie, il va faire fortune, il doit avoir de l’affection pour Louise mais surtout, il épouse la fille du plus gros propriétaire terrien d’Algérie.

– Ce n’est pas vrai, pas Maurice, il n’est pas intéressé.

Il n’y avait plus de vin, Joseph demanda une autre bouteille, elle ne voulait pas, elle avait trop bu, il n’avait plus de cigarettes, la salle s’était peu à peu vidée, les serveurs, le maître d’hôtel attendaient patiemment. D’un geste, Joseph réclama l’addition, on la lui apporta aussitôt dans une jolie boîte en cuir rouge, il fut effaré du montant, il devait y avoir une erreur, ce n’était pas possible qu’une bouteille de vin coûte ce prix-là, pourquoi en avoir commandé une deuxième ? Il n’allait pas se mettre à éplucher la note devant Christine.

– Il y a un problème, Joseph ?

– Non, tout va bien. Il fait chaud ici.

Il laissa l’équivalent d’un mois de traitement et un pourboire qui lui valut des remerciements. Il demanda un paquet de cigarettes, la maison le lui offrit.

Dehors il faisait bon, il lui proposa d’aller boire un verre à l’Aletti, elle était fatiguée, elle n’avait plus l’habitude et préférait rentrer, il la raccompagna chez elle. Alger était désert, ils marchèrent côte à côte sous les arcades du boulevard de la Marne, il lui donna sa veste et elle accepta, elle s’arrêtait de temps en temps devant les vitrines, elle avait besoin d’une paire de chaussures, d’une veste de demi-saison aussi, elle voulait savoir s’il aimait le marron qui était très à la mode. Ils montèrent la rampe Valée sans un mot et arrivèrent devant son immeuble.

– Je veux te remercier pour tout, dit-elle, sans toi je ne sais pas ce que je serais devenue.

– Le principal, c’est que tu remontes la pente, que tu retrouves tes forces.

– On s’écrira ?

– Bien sûr.

Ils s’embrassèrent sur les joues, elle lui rappela qu’elle c’était toujours trois. Il sentit son parfum, une odeur familière de jasmin et de citron.

– Bonne chance pour ta nouvelle vie.

– Toi aussi.

Elle s’écarta, alluma la lumière dans le couloir, lui fit un signe de la main, il entendit ses pas dans l’escalier. Il attendit, poussa un soupir et s’éloigna.

Dans ses zigzags, la rampe faisait une épingle à cheveux et le coude formait une plate-forme qui surplombait la ville endormie. La lune rousse éclairait la mer brillante. Il alluma une cigarette et c’est à cet instant précis, au moment où la flamme de l’allumette jaillit, que la vie de Joseph Kaplan bascula.

Ce ne fut pas le fruit d’une réflexion mais plutôt d’une impulsion, il eut soudain le sentiment d’être invincible. Souvent pendant les années immobiles en Tchécoslovaquie, calé devant un feu de bois, il reviendrait sur ce moment fatidique. Il était 23 h 26 à sa montre. Pourquoi n’avait-il pas poursuivi son chemin, n’était-il pas allé boire une coupe tout seul ou n’était-il pas rentré chez lui pour faire ses valises ? D’où diable cette idée invraisemblable avait-elle surgi pour s’imposer comme une évidence ? Il chercha longtemps la réponse, en vain, et arriva à la conclusion que les hommes (lui aussi, en l’occurrence) se comportaient comme des imbéciles congénitaux dès qu’ils croisaient la femme de leurs rêves, perdaient leurs défenses naturelles, oubliaient les leçons de leur père et se comportaient comme des coqs de salon. Il n’était pourtant plus un gamin, il avait trente-quatre ans, il était reconnu par ses pairs comme un médecin compétent, au diagnostic percutant, un travailleur infatigable au dévouement de bonne sœur.

Son ancienne réputation de séducteur invétéré ne lui fut d’aucune utilité à l’instant où il frappa quatre coups contre la porte en bois. Il entendit des pas de l’autre côté, le bruit de la clef dans la serrure. Christine apparut, elle tenait une brosse à la main, elle ne manifesta aucune surprise en le voyant.

Il y eut quelques secondes de silence comme si le temps était suspendu… Il redevint le gamin de seize ans qui avait osé se déclarer à sa voisine, la si jolie Milena, le cœur battant, avec ce courant électrique, alternatif et glacé, qui lui parcourait la colonne vertébrale, lui hérissait le poil, lui amollissait les jambes avant qu’elle ne lui lance : « Tu es vraiment stupide, Joseph Kaplan ! » et lui claque la porte au nez…

– Oui Joseph ?

– Christine, je t’aime, je suis follement amoureux de toi.

Elle ne bougea pas, peut-être se demanda-t-elle s’il ne lui faisait pas une mauvaise blague.

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