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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « T'es-tu corrigé ? » lança-t-il à brûle-pourpoint.

— « De quoi ? » murmura Jacques. La limpidité de son regard se troubla. Il rougit, mais garda une expression étonnée, qui était feinte.

Antoine ne répondit rien.

L'heure avançait. Il consulta sa montre et se leva ; il avait sa contre-visite à passer, vers cinq heures. Il hésitait à prévenir son frère qu'il allait le laisser seul jusqu'au dîner ; mais, contrairement à son attente, Jacques parut presque content de le voir partir.

En effet, resté seul, il se sentit comme allégé. Il eut l'idée de faire le tour de l'appartement. Mais dans l'antichambre, devant les portes closes, il fut pris d'une angoisse inexplicable, revint chez lui et s'enferma. Il avait à peine regardé sa chambre. Il aperçut enfin le bouquet de violettes, la banderole. Tous les détails de la journée s'enchevêtraient dans sa mémoire, l'accueil du père, la conversation d'Antoine. Il s'allongea sur le canapé, et recommença à pleurer ; sans aucun désespoir : non, il pleurait d'épuisement surtout, et aussi, à cause de la chambre, des violettes, de cette main que son père avait posée sur sa tête, des attentions d'Antoine, de cette vie nouvelle et inconnue ; il pleurait parce qu'on semblait de toutes parts vouloir l'aimer ; parce qu'on allait maintenant s'occuper de lui, et lui parler, et lui sourire ; parce qu'il faudrait répondre à tous, parce que c'en était fini pour lui d'être tranquille.

IX

Antoine, pour ménager les transitions, avait remis au mois d'octobre la rentrée de Jacques dans un lycée. Avec d'anciens camarades qui se destinaient à l'Université, il avait élaboré un programme d'études récapitulatives, qui avait pour but de rééduquer progressivement l'intelligence de l'enfant. Trois professeurs différents se partagèrent la besogne. C'étaient tous des jeunes gens, des amis. L'élève bénévole travaillait à ses heures et selon ses capacités d'attention. Antoine eut bientôt le plaisir de constater que la solitude du pénitencier n'avait pas causé aux facultés mentales de son frère autant de dommages que l'on avait pu craindre : à certains égards son esprit avait même singulièrement mûri dans la solitude ; si bien qu'après un départ assez lent, les progrès devinrent bientôt plus rapides qu'Antoine n'avait osé l'espérer. Jacques profitait, sans en abuser, de l'indépendance qui lui était accordée. D'ailleurs Antoine, sans le dire devant son père, mais avec l'assentiment tacite de l'abbé Vécard, ne redoutait guère les inconvénients de la liberté. Il avait conscience que la nature de Jacques était riche, et qu'il y avait fort à gagner à la laisser se développer à sa guise et dans son propre sens.

Durant les premiers jours, l'enfant avait éprouvé une vive répugnance à sortir de la maison. La rue l'étourdissait. Antoine dut s'ingénier à lui trouver des courses à faire pour l'obliger à prendre l'air. Jacques refit ainsi connaissance avec son ancien quartier. Bientôt même il prit goût à ces promenades ; la saison était belle ; il aima suivre les quais jusqu'à Notre-Dame, ou bien flâner dans les Tuileries. Il se hasarda même un jour à pénétrer dans le musée du Louvre ; mais il y trouva l'air étouffant, poussiéreux, et l'alignement des tableaux si monotone, qu'il s'en échappa assez vite et n'y retourna plus.

Aux repas, il restait silencieux ; il écoutait son père. D'ailleurs, le gros homme était si autoritaire et d'un commerce si rugueux, que tous les êtres obligés de vivre à son foyer se réfugiaient silencieusement derrière un masque. Mademoiselle elle-même, en dépit de son admiration béate, lui dissimulait sans cesse sa véritable figure. M. Thibault jouissait de ce silence déférent, qui laissait libre cours à son besoin d'imposer ses jugements, et qu'il confondait naïvement avec une approbation générale. Vis-à-vis de Jacques, il se tenait sur une grande réserve ; et, fidèle à ses engagements, ne l'interrogeait jamais sur l'emploi de son temps.

Il y avait un point, cependant, sur lequel M. Thibault s'était montré intraitable : il avait formellement interdit toutes relations avec les Fontanin ; et, par surcroît de sécurité, il avait décidé que Jacques ne paraîtrait pas cette année à Maisons-Laffitte, où M. Thibault allait s'installer chaque printemps avec Mademoiselle, et où les Fontanin possédaient également une petite propriété, en bordure de la forêt. Il fut convenu que Jacques resterait cet été-là à Paris, comme Antoine.

L'interdiction de revoir les Fontanin fut l'objet d'un sérieux entretien entre Antoine et son frère. Le premier cri de Jacques fut de révolte : il avait le sentiment que l'injustice passée ne serait jamais effacée, tant que serait maintenue cette suspicion contre son ami. Réaction violente, qui ne déplut pas à Antoine : elle lui était une preuve que Jacques, le vrai Jacques, renaissait. Mais, lorsque ce premier mouvement de colère fut passé, il s'employa à raisonner son cadet. Il n'eut d'ailleurs pas grand-peine à obtenir de lui la promesse qu'il ne chercherait pas à revoir Daniel. En réalité, Jacques n'y tenait pas autant qu'on aurait pu le penser. Il était encore trop sauvage pour souhaiter d'autres contacts, et l'intimité de son frère lui suffisait ; d'autant qu'Antoine s'efforçait de vivre avec lui sur un pied de simple camaraderie, sans rien qui pût marquer leur différence d'âge et moins encore l'autorité dont il avait été investi.

Dans les premiers jours de juin, Jacques, qui rentrait, vit un attroupement sous la porte cochère : la mère Fruhling venait d'avoir une attaque et gisait en travers de sa loge. Elle reprit ses sens dans la soirée ; mais, du côté droit, le bras et la jambe n'obéissaient plus.

À quelques jours de là, un matin, Antoine allait sortir, on sonna. Une gretchen, en chemisette rose et tablier noir, apparut dans l'encadrement de la porte ; rougissante, avec un sourire hardi :

— « Je viens pour le ménage… Monsieur Antoine ne me reconnaît pas ? Lisbeth Fruhling… »

Elle avait le parler de l'Alsace, plus traînant encore sur ses lèvres d'enfant. Antoine se rappelait bien « l'orpheline de la mère Fruhling », qui vivait jadis à cloche-pied dans la cour. Elle expliqua qu'elle arrivait de Strasbourg pour soigner sa tante, la suppléer dans son service ; et, sans perdre de temps, elle commença le ménage.

Elle revint ainsi chaque jour. Elle apportait le plateau et assistait au petit déjeuner des jeunes gens. Antoine la plaisantait sur ses brusques rougeurs et l'interrogeait sur la vie allemande. Elle avait dix-neuf ans ; depuis six ans qu'elle avait quitté l'immeuble, elle habitait chez son oncle, qui tenait à Strasbourg un hôtel-restauration dans le quartier de la gare. Tant qu'Antoine était là, Jacques se mêlait un peu à la conversation. Mais dès qu'il se sentait seul avec Lisbeth dans l'appartement, il l'évitait.

Pourtant, les jours où Antoine était de garde, c'était dans la chambre de Jacques qu'elle portait le déjeuner. Il lui demandait alors des nouvelles de la tante ; et Lisbeth ne lui faisait grâce d'aucun détail : maman Fruhling se remettait, mais lentement ; l'appétit, de jour en jour, était meilleur. Lisbeth avait le respect de la nourriture. Elle était petite, dodue, et l'élasticité de son corps trahissait sa passion pour la danse, les jeux, le chant. Lorsqu'elle riait, elle regardait Jacques sans la moindre gêne. Un minois éveillé, le nez court, deux lèvres fraîches, légèrement gonflées, des yeux de porcelaine, et, tout autour du front, une mousse de cheveux qui n'étaient pas blonds, mais couleur de chanvre.

Chaque jour Lisbeth bavardait un peu plus longtemps. La timidité de Jacques s'apprivoisait. Il l'écoutait avec une attention sérieuse. Il avait une façon d'écouter qui lui avait de tout temps valu des confidences : secrets de domestiques, de condisciples, parfois même de professeurs. Lisbeth causait avec lui plus librement qu'avec Antoine ; et c'était avec l'aîné qu'elle se montrait le plus enfant.

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