Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
La malle se vidait. Antoine retira du fond deux petits cadres de peluche, qu'il regarda distraitement. C'étaient les photographies de son grand-père maternel et de sa mère : un beau vieillard, debout, en frac, la main sur un guéridon chargé de livres ; une jeune femme, aux traits fins, au regard insignifiant, plutôt doux, avec un corsage ouvert en carré et deux boucles molles tombant sur l'épaule. Il avait tellement l'habitude d'avoir sous les yeux cette image de sa mère, que c'est ainsi qu'il la revoyait, bien que ce portrait datât des fiançailles de Mme Thibault, et qu'il n'eût jamais connu sa mère avec cette coiffure. Il avait neuf ans à la naissance de Jacques, lorsqu'elle était morte. Il se rappelait mieux le grand-père Couturier, l'économiste, l'ami de Mac-Mahon, qui avait failli être Préfet de la Seine à la chute de M. Thiers, qui avait été quelques années le doyen de l'Institut, et dont Antoine n'avait jamais oublié l'aimable figure, les cravates de mousseline blanche ni le semainier de rasoirs à manches de nacre dans leur étui de galuchat.
Il plaça les deux cadres sur la cheminée, parmi des échantillons de roches et des fossiles. Restait à ranger le bureau, encombré d'objets divers, de paperasses. Il s'y mit gaiement. La pièce se transformait à vue d'œil. Lorsqu'il eut fini, il promena autour de lui un regard satisfait. « Quant au linge et aux vêtements, c'est l'affaire de la maman Fruhling », songea-t-il paresseusement. (Afin d'échapper sans réserves à la tutelle de Mademoiselle, il avait obtenu que la concierge assumât seule le ménage et le service du rez-de-chaussée.) Il prit une cigarette et s'allongea dans un des fauteuils de cuir. Il était rare qu'il eût ainsi une soirée entière à lui, sans tâche précise ; et il s'en trouvait presque gêné. L'heure n'était pas avancée ; qu'allait-il faire ? Resterait-il là, à rêvasser en fumant ? Il avait bien quelques lettres à écrire, mais baste !
« Tiens », songea-t-il tout à coup en se levant, « je voulais regarder dans Hémon ce qu'il dit du diabète infantile… » Il prit un gros volume broché et le feuilleta sur ses genoux. « Oui… J'aurais dû savoir ça, c'est évident », fit-il en fronçant les sourcils. « Je me suis bien trompé… Sans Philip, ce pauvre gosse était perdu — par ma faute… C'est-à-dire, par ma faute, non ; mais tout de même… » Il referma le livre et le jeta sur la table. « Comme il est sec, le patron, dans ces cas-là ! Il est tellement vaniteux, jaloux de sa situation ! “Le régime que vous aviez prescrit ne pouvait qu'aggraver son état, mon pauvre Thibault !” Devant les externes, les infirmières, c'est malin ! »
Il enfonça les mains dans ses poches, et fit quelques pas. « J'aurais bien dû lui répondre. J'aurais dû lui dire : “D'abord si vous faisiez votre devoir, vous !..” Parfaitement. Il me répond : “M. Thibault, je crois qu'à ce point de vue-là, personne…” Mais je lui rive son clou : “Pardon ! Si vous arriviez à l'heure, le matin, et si vous attendiez la fin de la consultation, au lieu de filer à onze heures et demie pour soigner votre clientèle payante, je n'aurais pas besoin de faire votre besogne, moi, et je ne risquerais pas de me tromper !” Vlan ! Devant tout le monde ! Il me fera la tête pendant quinze jours, mais je m'en fiche. À la fin ! »
Son visage avait pris une subite expression de méchanceté. Il haussa les épaules, et commença, sans y songer, à remonter la pendule ; mais il eut un frisson, remit sa veste et vint se rasseoir à la place qu'il venait de quitter. Sa joie de tout à l'heure s'était évanouie ; il lui restait au cœur une impression de froid. « L'imbécile », murmura-t-il, avec un sourire rancunier. Il croisa nerveusement les jambes et alluma une nouvelle cigarette. Mais tout en disant : « L'imbécile », il pensait à la sûreté de l'œil, à l'expérience, à l'instinct surprenant du docteur Philip ; et, en cet instant, le génie du patron lui semblait former un ensemble écrasant.
« Et moi, moi ? » se demanda-t-il avec une sensation d'étouffement. « Saurai-je jamais voir clair comme lui ? Cette perspicacité presque infaillible, qui, seule, fait les grands cliniciens, est-ce que je ?… Oui, la mémoire, l'application, la persévérance… Mais ai-je autre chose, moi, que ces qualités de subordonné ? Ce n'est pas la première fois que je bute devant un diagnostic… facile — oui, c'était un diagnostic très facile, en somme, un cas classique, nettement caractérisé… Ah », fit-il en tendant brusquement le bras, « ça ne viendra pas tout seul : travailler, acquérir, acquérir ! » Il pâlit : « Et demain, Jacques ! » songea-t-il. « Demain soir, Jacques sera là, dans la chambre qui est là, et moi je… je… »
Il s'était levé d'un bond. Soudain le projet qu'il avait fait de vivre avec son frère lui apparut sous son véritable jour : la plus irréparable des folies ! Il ne pensait plus à la responsabilité qu'il avait acceptée ; il ne pensait qu'à l'entrave qui dorénavant, quoi qu'il fît, paralyserait sa marche. Il ne comprenait plus par quelle aberration il avait pu prendre ce sauvetage à sa charge. Avait-il du temps à gaspiller ? Avait-il seulement une heure par semaine à détourner de son but ? Imbécile ! C'était lui qui s'était attaché cette pierre au cou ! Et plus moyen de reculer !
Il traversa machinalement le vestibule, ouvrit la porte de la chambre préparée pour Jacques, et resta sur le seuil, pétrifié, cherchant à plonger son regard dans la pièce obscure. Le découragement s'emparait de lui. « Où fuir pour être tranquille, nom de Dieu ? Pour travailler, pour n'avoir à penser qu'à soi ! Toujours des concessions ! La famille, les amis, Jacques ! Tous conspirent à m'empêcher de travailler, à me faire rater ma vie ! » Il avait le sang à la tête, la gorge sèche. Il fut à la cuisine, but deux verres d'eau glacée, et revint dans son bureau.
Il était sans courage et commença à se déshabiller. Dépaysé dans cette chambre où il n'avait pas encore d'habitudes, où les objets usuels avaient pris un air insolite, tout brusquement lui semblait hostile.
Il mit une heure à se coucher, et fut plus long encore à s'endormir. Il n'était pas accoutumé au bruit si proche de la rue ; chaque passant dont la marche sonnait sur le trottoir le faisait tressaillir. Il pensait à des riens : à faire réparer son réveil ; à la difficulté qu'il avait eue l'autre nuit, en rentrant d'une soirée chez Philip, pour trouver une voiture… Par moments la pensée du retour de Jacques lui revenait avec une pénétration lancinante, et il se retournait avec désespoir dans son lit étroit.
« Après tout », songeait-il rageusement, « j'ai ma vie à faire, moi ! Qu'ils se débrouillent ! Je l'installerai là, puisque c'est décidé. J'organiserai son travail, soit. Et puis, fais ce que tu veux ! J'ai consenti à m'occuper de lui, oui. Mais halte-là ! Que ça ne m'empêche pas d'arriver ! J'ai ma vie à faire, moi ! Et tout le reste… » De son affection pour l'enfant, ce soir, il ne restait pas trace. Il se souvint de la visite à Crouy. Il revit son frère, amaigri, usé par la solitude ; qui sait, tuberculeux peut-être ? Si cela était, il déciderait son père à envoyer Jacques dans un bon sanatorium : en Auvergne, ou dans les Pyrénées, plutôt qu'en Suisse ; et lui, Antoine, il resterait seul, libre de son temps, libre de travailler tout à sa guise… Il se surprit même à songer : « Je prendrais sa chambre, j'en ferais ma chambre à coucher… »