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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Lorsqu'elle reparut enfin, il avait la bouche sèche et l'œil mauvais ; il était si énervé par l'attente, que ses mains tremblaient. Il fit mine d'avoir à travailler. Elle expédia le ménage et lui dit au revoir. Penché sur ses livres, la mort dans l'âme, il la laissa partir. Mais, sitôt seul, il se renversa en arrière, et il eut un sourire si parfaitement amer, qu'il s'approcha de la glace, afin d'en jouir objectivement. Pour la vingtième fois, son imagination lui représentait la scène convenue : Lisbeth assise, lui debout, la nuque… Il en ressentit un écœurement, mit ses mains devant ses yeux, et se jeta sur le canapé pour pleurer. Mais les larmes ne venaient pas ; il n'éprouvait que de l'énervement et de la rancune.

Quand elle entra, le jour suivant, elle avait un air attristé que Jacques prit pour un reproche, et qui fit fondre aussitôt son ressentiment. En réalité, elle venait de recevoir une mauvaise lettre de Strasbourg : son oncle la réclamait ; l'hôtel était plein ; Fruhling acceptait de patienter une semaine encore, mais pas davantage. Elle avait pensé montrer la lettre à Jacques ; mais il vint à elle avec un regard si timide et si tendre, qu'elle se retint de rien dire de triste. Elle s'assit directement sur le canapé, juste à la place où il avait décidé qu'elle serait, et il se tenait debout, à l'endroit où il s'était vu lui-même. Elle baissa la tête, et il aperçut, sous les frisons, la nuque qui fuyait dans l'échancrure du corsage. Il se penchait déjà, comme un automate, lorsqu'elle se redressa — un peu trop tôt. Elle le regarda avec surprise, sourit, l'attira près d'elle sur le canapé, et, sans la moindre hésitation, colla son visage contre celui de Jacques, sa tempe contre sa tempe, sa joue chaude le long de sa joue.

— « Chéri… Liebling… »

Il crut défaillir de douceur, et ferma les yeux. Il sentit les doigts de Lisbeth, dont le bout était piqué par les aiguilles, caresser sa joue libre, s'insinuer dans son col ; le bouton céda. Il eut un frisson délicieux. La petite main magnétique, glissant entre la chemise et la peau, vint se blottir contre son buste. Alors, lui aussi, il hasarda deux doigts qui heurtèrent une broche. Elle entrouvrit elle-même son corsage pour l'aider. Il retenait son souffle. Sa main frôla une chair inconnue. Elle fit un mouvement, comme s'il l'eût chatouillée, et il sentit tout à coup la chaude masse d'un sein couler dans le creux de sa paume. Il rougit, et l'embrassa gauchement. Aussitôt elle lui rendit son baiser à vif, en pleine bouche ; il en resta décontenancé, un peu dégoûté même de la fraîcheur, qu'après la chaleur du baiser, lui laissait cette salive étrangère. Elle avait remis son visage tout contre le sien et ne bougeait plus ; il sentait contre sa tempe battre ses cils.

Dès lors, ce fut le rite quotidien. Elle retirait sa broche dès l'antichambre, et la piquait, sitôt entrée, à la portière. Tous deux s'installaient sur le canapé, joue contre joue, les mains au chaud, et restaient silencieux. Ou bien elle commençait quelque romance allemande, qui leur mettait les larmes aux yeux ; et, pendant de longs moments, ils balançaient en mesure leurs bustes enlacés, et mêlaient leurs haleines, sans désirer d'autres joies. Si les doigts de Jacques s'agitaient un peu sous la chemisette, s'il déplaçait un peu la tête pour frôler de ses lèvres la joue de Lisbeth, elle fixait sur lui ses yeux qui semblaient toujours demander qu'on fût gentil avec elle, et soupirait :

— « Soyez langoureux… »

D'ailleurs, une fois bien en place, les mains restaient sages. D'un accord tacite, Lisbeth et Jacques évitaient les gestes inédits. Leur étreinte était toute dans cette pression patiente et continue de leurs visages, et aussi, à chaque respiration, dans cette caresse que procurait aux doigts la tiède palpitation des poitrines. Pour Lisbeth, qui souvent semblait lasse, elle écartait sans effort toute sollicitation des sens : auprès de Jacques elle se grisait de pureté, de poésie. Quant à lui, il n'avait même pas à repousser de tentation plus précise : ces chastes caresses trouvaient leur fin en soi ; l'idée qu'elles pussent être le prélude d'autres ardeurs ne l'effleurait même pas. Si parfois la tiédeur de ce corps féminin lui causait un trouble physique, c'était presque sans qu'il en prît conscience : il serait mort de dégoût et de honte, à la pensée que Lisbeth pût s'en apercevoir. Auprès d'elle, jamais aucune convoitise impure ne l'avait assailli. La dissociation était complète entre son âme et sa chair. L'âme appartenait à l'aimée ; la chair menait sa vie solitaire dans un autre monde, dans un monde nocturne où Lisbeth ne pénétrait pas. S'il lui arrivait encore, certains soirs, ne pouvant trouver le sommeil, de se jeter hors des draps, d'arracher sa chemise devant la glace, de baiser ses bras et de palper son corps avec une frénétique insatiété, c'était toujours seul, loin d'elle ; l'image de Lisbeth ne venait jamais se joindre au cortège habituel de ses évocations.

Cependant, pour Lisbeth, la date du départ approchait ; elle devait quitter Paris le dimanche suivant, par le train de nuit, et n'avait pas eu le courage d'en avertir Jacques.

Ce dimanche-là, à l'heure du dîner, Antoine, sachant son frère en haut, rentra chez lui. Lisbeth attendait. Elle se jeta sur son épaule en pleurant.

— « Eh bien ? » demanda-t-il avec un étrange sourire. Elle fit signe que non.

— « Et tu pars tout à l'heure ? »

— « Oui. »

Il eut un geste d'impatience.

— « C'est sa faute, aussi ! » fit-elle : « Il n'y pense pas. »

— « Tu avais promis d'y penser pour lui. »

Elle le regarda. Elle le méprisait un peu. Il ne pouvait pas comprendre que, pour elle, Jacques, « ce n'était pas la même chose ». Mais Antoine était beau, elle aimait son air fatal, et lui pardonnait d'être comme les autres.

Elle avait épinglé sa broche au rideau, et se déshabillait d'un air distrait, songeant déjà au voyage. Lorsque Antoine la saisit dans ses bras, elle eut un rire saccadé qui se perdit dans sa gorge :

— « Liebling… Sois langoureux pour notre dernier soir… »

Antoine fut absent toute la soirée. Vers onze heures, Jacques l'entendit rentrer et gagner sa chambre sans faire de bruit. Il allait se coucher, il ne l'appela pas.

En pénétrant dans son lit, son genou heurta quelque chose de dur : un paquet, une surprise ! C'était, dans du papier d'étain, quelques tortillons à l'anis, gluants de caramel ; et, plié dans un mouchoir de soie aux initiales de Jacques, un petit billet mauve :

À mon bien-aimé !

Jamais encore elle ne lui avait écrit. C'était comme si ce soir elle fût venue se pencher à son chevet. Il riait de plaisir en décachetant l'enveloppe :

« Monsieur Jacques,

« Quand vous aurez cette chère lettre je serai déjà loin… »

Les lignes se brouillaient ; son front se couvrit de sueur.

« … je serai déjà loin, car je monte ce soir dans le chemin de fer de 22 h 12 à la gare de l'Est pour Strasbourg… »

— « Antoine ! »

Appel si déchirant qu'Antoine accourut, croyant son frère blessé.

Jacques était assis sur son lit, les bras écartés, les lèvres entrouvertes, les yeux suppliants : on eût dit qu'il se mourait et qu'Antoine seul pouvait le sauver. La lettre traînait sur les draps. Antoine la parcourut, sans étonnement : il venait de conduire Lisbeth au train. Il se pencha sur son frère ; mais l'autre l'arrêta :

— « Tais-toi, tais-toi… Tu ne peux pas savoir, Antoine, tu ne peux pas comprendre… »

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