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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « Crois-tu pas que nous allons être bien ici, tous les deux ? Réponds ! »

— « Oui. »

— « Eh bien, assieds-toi, installe-toi : prends ce grand fauteuil, tu verras comme on y est bien. Je vais faire du thé. As-tu faim ? Va nous chercher les gâteaux. »

— « Non, merci. »

— « Mais j'en veux bien, moi ! » Rien ne pouvait altérer la bonne humeur d'Antoine. Ce bûcheur solitaire découvrait enfin la douceur d'aimer, de protéger, de partager. Il riait sans raison. C'était une ivresse heureuse, qui le rendait expansif comme jamais il n'avait été.

— « Une cigarette ? Non ? Tu me regardes… Tu ne fumes pas ? Tu me regardes tout le temps comme si… comme si je te tendais des pièges ! Voyons, mon vieux, un peu d'abandon, que diable, un peu de confiance ; tu n'es plus au pénitencier ! Tu te méfies encore de moi ? Dis ? »

— « Mais non. »

— « Quoi donc ? Tu as peur que je t'aie trompé, que je t'aie fait revenir et que tu ne sois pas libre comme tu l'espérais ? »

— « N… non. »

— « Qu'est-ce que tu crains ? Regrettes-tu quelque chose ? »

— « Non. »

— « Alors ? Que se passe-t-il donc derrière ce front buté ? Hein ? »

Il vint à l'enfant, et fut sur le point de se pencher jusqu'à lui, de l'embrasser ; mais il ne le fit pas. Jacques leva vers Antoine un œil morne ; il vit que l'autre attendait une réponse :

— « Pourquoi me demandes-tu tout ça ? » fit-il. Et après un léger frisson, il ajouta, très bas : « Qu'est-ce que ça peut faire ? »

Il y eut un court silence. Antoine enveloppait son cadet d'un regard si compatissant, que Jacques eut de nouveau envie de pleurer.

— « Tu es comme un malade, mon petit », constata Antoine sur un ton attristé. « Mais cela passera, aie confiance. Laisse-toi seulement soigner… Aimer », ajouta-t-il avec timidité, sans regarder l'enfant. « Nous ne nous connaissons pas bien encore. Songe donc, neuf ans de différence, c'était un abîme entre nous, tant que tu étais un enfant. Tu avais onze ans quand j'en avais vingt ; nous ne pouvions rien mettre en commun. Mais maintenant ce n'est plus du tout la même chose. Je ne sais même pas si je t'aimais autrefois ; je n'y pensais pas. Tu vois que je suis franc. Mais je sens bien que cela aussi est changé. Je suis très content, très… ému même, de te voir là, près de moi. La vie va être plus facile à deux, et meilleure. Tu ne crois pas ? Vois-tu, quand je rentrerai de l'hôpital, je suis sûr que je me dépêcherai pour être plus tôt revenu chez nous. Et je te trouverai là, assis à ton bureau, ayant travaillé avec entrain. N'est-ce pas ? Et le soir, on redescendra de bonne heure, on s'installera chacun de son côté, sous la lampe, et on laissera les portes ouvertes, pour se voir, pour se sentir voisins… Ou bien, certains soirs, on bavardera, on bavardera ensemble comme deux amis, sans pouvoir se décider à se coucher… Qu'est-ce que tu as ? Tu pleures ? »

Il s'approcha de Jacques, s'assit sur le bras de son fauteuil, et, après une hésitation, lui prit la main. Jacques tenait détourné son visage en larmes, mais il gardait dans les siennes la main d'Antoine, et pendant une grande minute, il la serra fébrilement, à la broyer.

— « Antoine ! Antoine ! » s'écria-t-il enfin d'une voix étouffée. « Ah, si tu savais tout ce qui s'est passé en moi depuis un an… »

Il sanglotait si fort qu'Antoine se garda bien de l'interroger. Il avait jeté son bras autour des épaules de Jacques et tenait son cadet tendrement pressé contre lui. Une fois déjà, lors de leur première expansion, dans l'obscurité du fiacre, il avait connu cet instant de pitié enivrante, cette surabondance soudaine de force, de volonté pour deux. Et bien souvent depuis, une certaine pensée lui était venue, qui, ce soir, prenait soudain un relief étrange. Il se leva et se mit à arpenter la chambre.

— « Tiens », commença-t-il avec une exaltation particulière, « je ne sais pas pourquoi je te parle de ça dès aujourd'hui. D'ailleurs, nous aurons l'occasion d'y revenir. Vois-tu, je pense à ceci : que nous sommes deux frères. Ça n'a l'air de rien, et pourtant c'est une chose toute nouvelle pour moi, et très grave. Frères ! Non seulement le même sang, mais les mêmes racines depuis le commencement des âges, exactement le même jet de sève, le même élan ! Nous ne sommes pas seulement deux individus, Antoine et Jacques : nous sommes deux Thibault, nous sommes les Thibault. Est-ce que tu comprends ce que je veux dire ? Et ce qui est terrible, c'est justement d'avoir en soi cet élan, ce même élan, l'élan des Thibault. Comprends-tu ? Nous autres, les Thibault, nous ne sommes pas comme tout le monde. Je crois même que nous avons quelque chose de plus que les autres, à cause de ceci : que nous sommes des Thibault. Moi, partout où j'ai passé, au collège, à la Faculté, à l'hôpital, partout, je me suis senti un Thibault, un être à part, je n'ose pas dire supérieur, et pourtant si, pourquoi pas ? oui, supérieur, armé d'une force que les autres n'ont pas. Et toi, penses-y. À l'école, est-ce que tu ne sentais pas, tout cancre que tu étais, cet élan intérieur qui te faisait dépasser tous les autres, en force ? »

— « Oui », articula Jacques, qui ne pleurait plus. Il dévisageait son frère avec un intérêt passionné, et sa physionomie avait pris à l'improviste une expression d'intelligence et de maturité qui lui donnait dix ans de plus que son âge.

— « Voilà longtemps que j'ai constaté ça », reprit Antoine. « Il doit y avoir en nous une combinaison exceptionnelle d'orgueil, de violence, d'obstination, je ne sais comment dire. Ainsi, tiens, je pense à père… Mais tu ne le connais pas bien. D'ailleurs, lui, c'est autre chose encore. Eh bien », continua-t-il après une pause, et il vint s'asseoir vis-à-vis de Jacques, le buste penché, les mains sur les genoux, comme faisait M. Thibault, « ce que je voulais seulement te dire aujourd'hui, c'est que cette force secrète, elle apparaît sans cesse dans ma vie, je ne sais comment dire, à la manière d'une vague, à la manière de ces brusques lames de fond qui vous soulèvent quand on nage, qui vous portent, qui vous font franchir, d'un grand bond, tout un espace ! Tu verras ! C'est merveilleux. Mais il faut savoir en tirer parti. Rien n'est impossible, rien n'est même difficile, quand on a cette force-là. Et nous l'avons, toi et moi. Comprends-tu ? Ainsi moi… Mais je ne te dis pas ça pour moi. Parlons de toi. Voilà le moment de mesurer cette force en toi, de la connaître, de t'en servir. Le temps perdu, tu le rattraperas d'un seul coup, si tu le veux. Vouloir ! Tout le monde ne peut pas vouloir. (Il n'y a d'ailleurs pas bien longtemps que j'ai compris ça.) Moi, je peux vouloir. Et toi aussi tu peux vouloir. Les Thibault peuvent vouloir. Et c'est pour ça que les Thibault peuvent tout entreprendre. Dépasser les autres ! S'imposer ! Il le faut. Il faut que cette force, cachée dans une race, aboutisse enfin ! C'est en nous que l'arbre Thibault doit s'épanouir : l'épanouissement d'une lignée ! Comprends-tu ça ? » Jacques avait toujours ses yeux rivés à ceux d'Antoine, avec une attention douloureuse. « Comprends-tu ça, Jacques ? »

— « Mais oui, je comprends ! » cria-t-il presque. Ses yeux clairs brillaient ; une sorte d'irritation vibrait dans sa voix. Il avait un pli bizarre au coin des lèvres : on eût dit qu'il en voulait à son frère d'avoir ainsi bouleversé son âme par ce souffle inattendu. Il eut un rapide frisson ; puis son visage se détendit, prit une expression de fatigue extrême.

— « Ah, laisse-moi ! » fit-il tout à coup, et il laissa tomber le front entre ses mains.

Antoine s'était tu. Il examinait son frère. Comme il avait encore maigri, pâli, depuis quinze jours ! Ses cheveux roux, tondus de près, accusaient le volume anormal du crâne, et rendaient plus visible le décollement des oreilles, la fragilité de la nuque. Antoine remarqua la peau transparente des tempes, la flétrissure du teint, le cerne des yeux.

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