Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Il faut dire que ses craintes n'étaient pas totalement dépourvues de fondement. La mère de Gisèle, une Malgache que le commandant de Waize avait épousée à Tamatave où il était en garnison, était morte de tuberculose pulmonaire, moins d'un an après la naissance de l'enfant ; et deux ans plus tard, le commandant lui-même avait succombé à une maladie lente, mal déterminée, et qu'on pensa lui avoir été transmise par sa femme. Depuis que, seule parente de l'orpheline, Mademoiselle l'avait fait revenir de Madagascar et l'avait prise à sa charge, la menace de cette hérédité ne cessait de la hanter, bien que l'enfant n'eût jamais eu le moindre rhume inquiétant, et que sa solide constitution fût périodiquement reconnue et confirmée par tous les médecins et spécialistes qui l'examinaient chaque année.
Le vote de l'Institut devait avoir lieu dans la quinzaine, et M. Thibault semblait pressé de voir revenir Jacques. Il fut convenu que M. Faîsme se chargerait de le ramener à Paris le dimanche suivant.
La veille, le samedi soir, Antoine quitta l'hôpital à sept heures, se fit servir à dîner dans un restaurant voisin pour n'avoir pas à prendre son repas en famille, et, dès huit heures, il pénétrait, seul et joyeux, dans son nouveau chez lui. Il devait y coucher, ce soir-là, pour la première fois. Il eut plaisir à faire jouer sa clef dans sa serrure, à claquer sa porte derrière lui ; il alluma l'électricité partout et commença, à petits pas, une promenade à travers son royaume. Il s'était réservé le côté donnant sur la rue : deux grandes pièces et un cabinet. La première était peu meublée : quelques fauteuils disparates autour d'un guéridon ; ce devait être un salon d'attente, lorsqu'il aurait à recevoir quelque client. Dans la seconde, la plus grande, il avait fait descendre les meubles qu'il possédait dans l'appartement de son père, sa large table de travail, sa bibliothèque, ses deux fauteuils de cuir, et tous les objets témoins de sa vie laborieuse. Dans le cabinet, qui contenait une toilette et une penderie, il avait fait mettre son lit.
Ses livres étaient empilés par terre, dans l'antichambre, près de ses malles non ouvertes. Le calorifère de l'immeuble donnait une douce chaleur, les ampoules neuves jetaient sur tout leur lumière crue. Antoine avait devant lui une longue soirée pour prendre possession ; il fallait qu'en quelques heures tout fût déballé, rangé et prêt à encadrer dorénavant sa vie. Là-haut, le repas s'achevait sans doute : Gise s'endormait sur son assiette ; M. Thibault pérorait. Comme Antoine se sentait tranquille, comme sa solitude lui paraissait savoureuse ! La glace de la cheminée le reflétait à mi-corps. Il s'en approcha non sans complaisance. Il avait une manière à lui de se regarder dans les glaces, en carrant les épaules, en serrant les mâchoires, et toujours de face, avec un regard dur qu'il plongeait dans ses yeux. Il voulait ignorer son buste trop long, ses jambes courtes, ses bras grêles, et sur ce corps presque gringalet, la disproportion d'une tête trop forte, dont la barbe augmentait encore le volume. Il se voulait, il se sentait un vigoureux gaillard, à large encolure. Et il aimait l'expression contractée de son visage : car, à force de plisser le front comme s'il eût besoin de concentrer toute son attention sur chacun des instants de sa vie, un bourrelet s'était formé à la ligne des sourcils, et son regard, enchâssé dans l'ombre, avait pris un éclat têtu, qui lui plaisait comme un signe visible d'énergie.
« Commençons par les livres », se dit-il en retirant sa veste, et en ouvrant avec entrain les deux battants de la bibliothèque vide. « Voyons… Les cahiers de cours en bas… Les dictionnaires à portée de la main… Thérapeutique… Bon… Tra la la ! Tout de même, me voici parvenu à mes fins. Le rez-de-chaussée, Jacques… Qui aurait cru, il y a seulement trois semaines ?… Ce bougre-là est doué d'une volonté in-domp-table », reprit-il sur un ton flûté, comme s'il imitait la voix d'une autre personne. « Persévérante et indomp-table ! » Il lança vers la glace un coup d'œil amusé et fit une pirouette qui faillit faire perdre l'équilibre à la pile de brochures qu'il tenait sous son menton. « Holà, doucement ! Bon ! Voilà les rayons qui reprennent vie… Aux paperasses, maintenant… Remettons pour ce soir les cartons dans le cartonnier, comme ils étaient… Mais il faudra bientôt procéder à une révision des notes, des observations… Je commence à en avoir une quantité respectable… Adopter un classement logique et clair, avec un répertoire bien à jour… Comme chez Philip… Un répertoire sur fiches… Tous les grands médecins, d'ailleurs… »
D'un pas léger, presque dansant, il faisait la navette de l'antichambre au cartonnier. Tout à coup il eut un rire puéril, vraiment inattendu. « Le docteur Antoine Thibault », annonça-t-il, s'arrêtant une seconde et redressant la tête. « Le docteur Thibault… Thibault, vous savez bien, le spécialiste d'enfants… » Il fit de côté un petit pas furtif, accompagné d'un bref salut, et reprit gravement ses allées et venues. « Passons à la malle d'osier… Dans deux ans je décroche la médaille d'or ; chef de clinique… Et le concours des hôpitaux… Je m'installe donc ici pour trois ou quatre ans, pas davantage. Il me faudra alors un appartement convenable, comme celui du patron. » Il reprit sa voix flûtée : « Thibault, un de nos plus jeunes médecins des hôpitaux… Le bras droit de Philip… » J'ai eu du nez de me spécialiser tout de suite dans les maladies d'enfant… Quand je pense à Louiset, à Touron… Les imbéciles… »
« Les im-bé-ciles… », répéta-t-il sans avoir l'air de songer à ce qu'il disait. Il avait les bras chargés des objets les plus divers, pour chacun desquels il cherchait, d'un œil perplexe, une place appropriée. « Si Jacques voulait être médecin, je l'aiderais, je le guiderais… Deux Thibault médecins… Pourquoi pas ? C'est bien une carrière pour des Thibault ! Dure, mais quelles satisfactions quand on a un peu le goût de la lutte, un peu d'orgueil ! Quels efforts d'attention, de mémoire, de volonté ! Et jamais au bout ! Et puis, quand on est arrivé ! Un grand médecin… Un Philip, par exemple… Pouvoir prendre cet air doux, assuré… Très courtois, mais distant… M. le Professeur… Ah, être quelqu'un, être appelé en consultation par les confrères qui vous jalousent le plus !
« Et moi, j'ai choisi la plus difficile des spécialités, les enfants : ils ne savent pas dire, et quand ils disent, ils vous trompent. C'est bien là, vraiment, qu'on est seul, en tête à tête avec le mal à dénicher… Heureusement, la radio… Un médecin complet, aujourd'hui, devrait être un radiographe, et opérer lui-même. Dès mon doctorat, stage de radio. Et plus tard, à côté de mon cabinet, un atelier de radio… Avec une infirmière… Ou plutôt un aide, en blouse… Les jours de consultations, chaque cas un peu sérieux, hop, cliché…
« Ce qui me donne confiance en Thibault, c'est qu'il commence toujours par un examen radiographique… »
Il sourit au son de sa propre voix et cligna de l'œil vers la glace : « Eh bien, oui, je le sais bien, l'orgueil », songea-t-il avec un rire cynique. « L'abbé Vécard dit : “L'orgueil des Thibault.” Mon père, lui… Soit. Mais moi, eh bien oui, l'orgueil. Pourquoi non ? L'orgueil, c'est mon levier, le levier de toutes mes forces. Je m'en sers. J'ai bien le droit. Est-ce qu'il ne s'agit pas avant tout d'utiliser ses forces ? Et quelles sont-elles mes forces ? » Un sourire découvrit ses dents. « Je les connais bien. D'abord, je comprends vite et je retiens ; ça reste. Ensuite, faculté de travail. Thibault travaille comme un bœuf ! Tant mieux ; laisse-les dire ! Ils voudraient tous pouvoir en faire autant. Et puis, quoi encore ? Énergie. Ça, oui. Une énergie ex-tra-or-di-naire », prononça-t-il lentement, en se cherchant de nouveau dans la glace. « C'est comme un potentiel… Un accumulateur bien chargé, toujours prêt, qui me permet n'importe quel effort ! Mais que vaudraient toutes ces forces, sans un levier pour m'en servir, Monsieur l'abbé ? » Il tenait à la main une trousse plate, en nickel, qui brillait sous la lumière du plafonnier, et qu'il ne savait trop où mettre ; il finit par la glisser sur le dessus de la bibliothèque. « Et tant mieux », lança-t-il, à pleine voix, avec cet accent gouailleur, normand, que prenait quelquefois son père. « Et tra la la, et vive l'orgueil, Monsieur l'abbé ! »