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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Il employait les mêmes mots que Lisbeth. Son visage avait pris une expression butée, et son regard une fixité, une pesanteur, qui rappelaient l'enfant de jadis. Soudain sa poitrine se gonfla, ses lèvres se mirent à trembler, et, comme s'il cherchait à se réfugier contre quelqu'un, il se détourna et s'abattit sur le traversin, en sanglotant. Un de ses bras restait en arrière ; Antoine toucha cette main crispée qui s'agrippa aussitôt à la sienne, et qu'il serra tendrement. Il ne savait que dire ; il regardait le dos courbé de son frère, que les sanglots secouaient. Une fois de plus, il avait la révélation de ce feu caché sous la cendre, toujours prêt à s'embraser ; et il mesurait la vanité de ses prétentions éducatrices.

Une demi-heure passa ; la main de Jacques se desserrait ; il ne sanglotait plus, il haletait. Peu à peu la respiration se fit plus régulière ; il s'endormait. Antoine ne bougeait pas, ne se décidait pas à partir. Il songeait avec angoisse à l'avenir de ce petit. Il attendit une demi-heure encore ; puis il s'en alla, sur la pointe des pieds, laissant les portes entrouvertes.

Le lendemain, Jacques dormait encore, ou feignait le sommeil, lorsque Antoine quitta la maison.

Ils se retrouvèrent en haut, à la table familiale. Jacques avait les traits fatigués, un pli méprisant aux coins des lèvres, et cet air des enfants qui s'enorgueillissent de se croire méconnus. Pendant tout le repas, son regard évita celui d'Antoine ; il ne voulait même pas être plaint. Antoine comprit. Au reste, il ne tenait guère à parler de Lisbeth.

Leur vie reprit son cours comme s'il ne se fût rien passé.

X

Un soir, avant le dîner, Antoine eut la surprise de trouver dans son courrier une enveloppe à son nom qui contenait une lettre cachetée, à l'adresse de son frère. Il ne reconnut pas l'écriture, et, Jacques étant là, il ne voulut pas avoir l'air d'hésiter :

— « Voilà qui est pour toi », dit-il.

Jacques s'approcha vivement et son visage s'empourpra. Antoine, qui feuilletait un catalogue de livres, lui remit l'enveloppe sans le regarder. Lorsqu'il leva la tête, il vit que Jacques avait glissé la lettre dans sa poche. Leurs yeux se croisèrent ; ceux de Jacques étaient agressifs.

— « Pourquoi me regardes-tu comme ça ? » fit-il. « J'ai bien le droit de recevoir une lettre ? »

Antoine considéra son frère sans rien dire, lui tourna le dos et quitta la pièce.

Pendant le dîner, il causa avec M. Thibault sans s'adresser à Jacques. Ils redescendirent ensemble, comme chaque soir, mais n'échangèrent pas une parole. Antoine gagna sa chambre ; il s'asseyait à peine à sa table, lorsque Jacques entra sans avoir frappé, s'avança d'un air provocant et jeta sur le bureau la lettre dépliée :

— « Puisque tu surveilles ma correspondance ! » Antoine replia la feuille sans la lire, et la tendit à son frère. Comme celui-ci ne la prenait pas, il écarta les doigts et la lettre tomba sur le tapis. Jacques la ramassa et l'enfonça dans sa poche.

— « Alors, ce n'est pas la peine de me faire la tête », ricana-t-il.

Antoine haussa les épaules.

— « Et puis, j'en ai assez, si tu veux savoir ! » reprit Jacques, élevant tout à coup la voix. « Je ne suis plus un enfant. Je veux… j'ai bien le droit… » Le regard attentif et calme d'Antoine l'irritait. « Je te dis que j'en ai assez ! » cria-t-il.

— « Assez de quoi ? »

— « De tout. » Sa figure avait perdu toute nuance : l'œil fixe et courroucé, les oreilles décollées, la bouche entrouverte, lui donnaient un air stupide ; il devenait très rouge. « D'ailleurs, c'est par erreur que cette lettre est arrivée ici ! J'avais ordonné qu'on m'écrive poste restante ! Là, au moins, je recevrai les lettres que je veux, sans avoir de compte à rendre à qui que ce soit ! »

Antoine l'examinait toujours, sans répondre. Ce silence lui donnait beau jeu et masquait son embarras : jamais encore l'enfant ne lui avait parlé sur ce ton.

— « D'abord, je veux revoir Fontanin, entends-tu ? Personne ne m'en empêchera ! »

Ce fut un trait de lumière : l'écriture du cahier gris ! Jacques correspondait avec Fontanin, malgré sa promesse. Et elle, Mme de Fontanin, était-elle au courant ? Autorisait-elle cette correspondance clandestine ?

Antoine, pour la première fois, se voyait contraint d'endosser un rôle de parent ; le temps n'était pas éloigné où il eût pu avoir devant M. Thibault l'attitude que Jacques avait en ce moment devant lui. L'aspect des choses s'en trouvait renversé.

— « Tu as donc écrit à Daniel ? » demanda-t-il en fronçant les sourcils.

Jacques lui tint tête par un signe très affirmatif.

— « Sans m'en parler ? »

— « Et puis après ? » fit l'autre.

Antoine faillit se lever pour gifler l'impertinent. Il serra les poings. La tournure du débat risquait de compromettre ce à quoi il tenait le plus.

— « Va-t'en », prononça-t-il sur un ton qui feignait le découragement. « Ce soir, tu ne sais plus ce que tu dis. »

— « Je dis… Je dis que j'en ai assez ! » cria Jacques en tapant du pied. « Je ne suis plus un enfant. Je veux fréquenter qui bon me semble. J'en ai assez de vivre comme ça. Je veux voir Fontanin, parce que Fontanin est mon ami. Je lui ai écrit pour ça. Je sais ce que je fais. Je lui ai donné rendez-vous. Tu peux le dire à… à qui tu voudras. J'en ai assez, assez, assez ! » Il trépignait ; et rien ne subsistait plus en lui, que haine et révolte.

Ce qu'il ne disait pas, ce qu'Antoine ne pouvait guère deviner, c'est qu'après le départ de Lisbeth, le pauvre gamin s'était senti le cœur si vide et tout à la fois si lourd, qu'il avait cédé au besoin de confier à un être jeune le secret de sa jeunesse ; bien plus : de partager avec Daniel ce poids qui l'étouffait. Et, dans son exaltation solitaire, il avait par avance vécu les heures d'amitié totale, où il supplierait son ami d'aimer une moitié de Lisbeth, et Lisbeth de laisser à Daniel prendre à sa charge cette moitié d'amour.

— « Je t'ai dit de t'en aller », reprit Antoine, qui affectait de rester impassible et savourait sa supériorité. « Nous reparlerons de tout cela quand tu auras recouvré la raison. »

— « Lâche ! » hurla Jacques que ce flegme exaspérait. « Pion ! » Et il partit en claquant la porte.

Antoine se leva pour donner un tour de clef, et se jeta dans un fauteuil. Il avait pâli de rage.

« Pion ! L'imbécile. Pion ! Il me le paiera. S'il croit qu'il peut se permettre — il se trompe ! Ma soirée est perdue, je suis incapable de travailler maintenant. Il me le paiera. Ma tranquillité d'autrefois. Quelle sottise j'ai faite ! Et pour ce petit imbécile. Pion ! Plus on en fait pour eux… L'imbécile, c'est moi : je gâche pour lui une partie de mon temps, de mon travail. Mais c'est fini. J'ai ma vie, moi, mes examens. Ce n'est pas ce petit imbécile qui… » Il ne pouvait rester en place et se mit à arpenter la chambre. Il se vit tout à coup en présence de Mme de Fontanin, et ses traits prirent une expression ferme et désabusée : « J'ai fait ce que j'ai pu, Madame. J'ai essayé la douceur, l'affection. Je lui ai laissé la plus grande liberté. Et voilà. Croyez-moi, Madame, il y a des natures contre lesquelles on ne peut rien. La société n'a qu'un moyen de s'en garantir, c'est en les empêchant de nuire. Ce n'est pas sans raison que les pénitenciers s'intitulent Œuvres de Préservation sociale… »

Un grignotement de rat lui fit tourner la tête. Sous la porte close un billet venait d'être glissé :

« Je te demande pardon pour pion. Je ne suis plus en colère. Laisse-moi revenir. »

Antoine sourit malgré lui. Il eut un brusque élan d'affection, et, sans réfléchir davantage, alla vers la porte et l'ouvrit. Jacques attendait, les bras ballants. Il était encore si énervé qu'il baissa la tête et pinça les lèvres pour ne pas éclater de rire. Antoine avait pris un air irrité, distant ; il revint s'asseoir.

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