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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « J'ai à travailler », fit-il sèchement. « Tu m'as déjà fait perdre assez de temps pour ce soir. Qu'est-ce que tu veux ? »

Jacques leva ses yeux qui restaient rieurs, et regarda son frère bien en face :

— « Je veux revoir Daniel », déclara-t-il. Il y eut un court silence.

— « Tu sais que père s'y oppose », commença Antoine. « J'ai pris la peine de t'expliquer pourquoi. Tu t'en souviens ? Ce jour-là, il a été convenu entre nous que tu accepterais cet état de choses et ne ferais aucune tentative pour renouer les relations avec les Fontanin. J'ai eu confiance en ta parole. Tu vois le résultat. Tu m'as trompé ; à la première occasion, tu as rompu le pacte. Maintenant, c'est fini : jamais plus je ne pourrai avoir confiance en toi. »

Jacques sanglotait.

— « Ne dis pas ça, Antoine. Ce n'est pas juste. Tu ne peux pas savoir. C'est vrai que j'ai eu tort. Je n'aurais pas dû écrire sans t'en parler. Mais c'est parce qu'il y avait autre chose que j'aurais été forcé de raconter, et je ne pouvais pas. » Il murmura : « Lisbeth… »

— « Il ne s'agit pas de ça », interrompit aussitôt Antoine, afin d'éluder un aveu qui l'eût gêné plus encore que son frère. Et, pour obliger Jacques à changer de sujet : « Je consens à tenter une nouvelle et dernière expérience : tu vas me promettre… »

— « Non, Antoine, je ne peux pas te promettre de ne pas revoir Daniel. C'est toi qui vas me promettre de me laisser le voir. Écoute-moi, Antoine, ne te fâche pas. Je te jure devant Dieu que je ne te cacherai plus rien. Mais je veux revoir Daniel et je ne veux pas le revoir sans que tu le saches. Lui non plus d'ailleurs. Je lui avais écrit de me répondre poste restante ; il n'a pas voulu. Écoute ce qu'il m'écrit : Pourquoi poste restante ? Nous n'avons rien à dissimuler. Ton frère a toujours été pour nous. C'est donc à lui que j'adresse ce mot, qu'il te remettra. Et, à la fin, il refuse le rendez-vous que je lui proposais derrière le Panthéon : J'en ai parlé à Maman. Le plus simple serait que tu viennes aussitôt que possible passer un dimanche à la maison. Maman vous aime bien, ton frère et toi, elle me charge de vous inviter tous les deux. Tu vois, il est loyal, lui. Papa ne s'en doute pas, il le condamne sans rien savoir de lui ; je ne lui en veux pas trop, mais toi, Antoine, ce n'est pas pareil. Tu connais Daniel, tu le comprends, tu as vu sa mère ; tu n'as aucune raison d'être comme papa. Tu dois être content que j'aie cette amitié. Il y a bien assez longtemps que je suis seul ! Pardon, je ne dis pas ça pour toi, tu sais bien. Mais toi, c'est une chose ; et Daniel, c'est une autre. Tu as bien des amis de ton âge, toi ? Tu sais bien ce que c'est d'avoir un vrai ami ? »

« Ma foi, non… », songeait Antoine, en remarquant l'expression heureuse et tendre que prenait le visage de Jacques, dès qu'il prononçait ce mot d'ami. Il eut soudain envie d'aller à son frère et de l'embrasser. Mais le regard de Jacques avait quelque chose d'irréductible et de combatif, qui était blessant pour l'orgueil d'Antoine. Aussi eut-il la velléité de heurter cette obstination, de la briser. Cependant l'énergie de Jacques lui en imposait un peu. Il ne répondit rien, allongea les jambes et se mit à réfléchir. « En réalité », se disait-il, « moi qui ai l'esprit large, je dois convenir que l'interdiction de mon père est absurde. Ce Fontanin ne peut avoir sur Jacques qu'une bonne influence. Milieu parfait. Qui m'aiderait, même, dans ma tâche. Oui, certainement, elle m'aiderait, elle verrait même plus clair que moi ; elle prendrait vite de l'ascendant sur le petit ; c'est une femme de tout premier ordre. Mais si jamais père apprenait ça… Eh bien ? Je ne suis plus un enfant. Qui a pris la responsabilité de Jacques ? Moi. J'ai donc le droit de juger en dernier ressort. J'estime que, prise à la lettre, la défense de père est absurde et injuste : je passe outre, voilà tout. D'abord, Jacques m'en sera plus attaché. Il pensera : “Antoine n'est pas comme papa.” Et puis, je suis sûr que la mère… » Il se vit, une seconde fois, devant Mme de Fontanin, qui souriait : « Madame, j'ai tenu à vous amener mon frère moi-même… »

Il se leva, fit quelques pas, et vint se placer devant Jacques, qui restait immobile, la volonté tendue, férocement décidé à combattre et à vaincre l'opposition d'Antoine.

— « Je suis bien obligé de te le dire, puisque tu m'y forces : mon intention, en dépit des ordres de père, a toujours été de te laisser revoir les Fontanin. Je projetais même de t'y conduire, ainsi tu vois ? Mais je voulais attendre que tu aies bien repris ton assiette : je comptais patienter jusqu'à la rentrée. Ta lettre à Daniel précipite les choses. Soit. Je prends tout sur moi. Père n'en saura rien ni l'abbé. Nous irons dimanche, si tu veux.

« Remarque », ajouta-t-il après une pause et sur un ton d'affectueux reproche, « combien tu t'es mépris, combien tu as eu tort de ne pas me faire meilleur crédit. Je te l'ai vingt fois répété, mon petit : franchise complète entre nous, confiance réciproque, ou bien c'est la faillite de tout ce que nous avons espéré. »

— « Dimanche ? » balbutia Jacques. Il était tout désorienté d'avoir gain de cause sans lutte. Il eut l'impression qu'il était dupe de quelque machination qu'il n'apercevait pas. Puis il eut honte de ce soupçon. Antoine était vraiment son meilleur ami. Quel dommage qu'il fût si vieux ! Mais quoi, dimanche prochain ? Pourquoi si tôt ? Il se demandait maintenant s'il était vrai qu'il désirât tant revoir son ami.

XI

Daniel dessinait, ce dimanche-là, auprès de sa mère, lorsque la petite chienne se mit à aboyer. On avait sonné. Mme de Fontanin posa son livre.

— « Laisse, maman », fit Daniel, en la devançant vers la porte. On avait dû, faute d'argent, congédier la femme de chambre, puis, le mois précédent, la cuisinière ; Nicole et Jenny aidaient au ménage.

Mme de Fontanin, qui prêtait l'oreille, sourit en reconnaissant la voix du pasteur Gregory, et fit quelques pas à sa rencontre. Il avait saisi Daniel aux épaules et le dévisageait avec un rire rauque :

— « Comment ? Pas dehors pour une bonne promenade, boy, par ce beau temps ? Il n'y aura donc jamais ni canot, ni cricket, ni sport, chez ces Français ? » L'éclat de ses petits yeux noirs, dont l'iris emplissait l'écartement des paupières sans laisser paraître le blanc, était si pénible à soutenir de près, que Daniel détournait la tête avec un sourire gêné.

— « Ne le grondez pas », dit Mme de Fontanin. « Il attend la visite d'un camarade. Vous savez, ces Thibault ? »

Le pasteur, en grimaçant, fouilla dans ses souvenirs : tout à coup, avec une énergie diabolique, il frotta vigoureusement l'une contre l'autre ses mains sèches, d'où semblaient jaillir des étincelles, et sa bouche se fendit en un rire étrange, silencieux.

— « Oh yes », fit-il enfin. « Le barbu docteur ? Bon, brave jeune homme. Vous souvenez-vous quel visage étonné, quand il est venu voir notre chère petite chose ressuscitée ? Il voulait mesurer la ressuscitation avec son thermomètre ! Poor fellow ! Mais, où est-elle, notre darling ? Aussi enfermée dans sa chambre, par si splendide soleil ? »

— « Non, rassurez-vous. Jenny est dehors avec sa cousine. À peine si elles ont pris le temps de déjeuner. Elles essayent un appareil de photographie… que Jenny a reçu pour sa fête. »

Daniel, qui avançait un siège pour le pasteur, leva la tête et regarda sa mère, dont la voix s'était troublée en donnant ce détail.

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