Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
VIII
Le lendemain, à son réveil, Antoine se trouvait dans une disposition d'esprit tout opposée, et pendant la matinée qu'il passa à l'hôpital, à plusieurs reprises il consulta sa montre avec une joyeuse impatience ; il lui tardait d'aller recevoir son frère des mains de M. Faîsme. Il fut à la gare bien avant l'heure, et tout en faisant les cent pas, il se remémorait ce qu'il avait décidé de dire à M. Faîsme sur la Fondation. Mais, dès que le train fut à quai et qu'il eut aperçu dans la file des voyageurs la silhouette de Jacques et les lunettes du directeur, il oublia les paroles bien senties qu'il avait préparées, et courut à la rencontre des arrivants.
M. Faîsme avait une figure radieuse et semblait retrouver dans Antoine son ami le plus cher ; il était vêtu avec recherche, ganté de clair, et rasé de si près qu'il avait dû s'enfariner le visage afin d'éteindre le feu de la lame. Il paraissait disposé à accompagner les deux frères jusque chez eux et les pressait d'accepter quelque chose à la terrasse d'un café. Antoine brusqua la séparation en hélant un taxi. M. Faîsme hissa lui-même le balluchon de Jacques sur le siège, et quand la voiture se mit en marche, au risque de laisser écraser le bout de ses souliers vernis, il passa encore une fois le buste dans la portière pour serrer avec effusion les mains des deux jeunes gens et charger Antoine de ses plus humbles salutations à l'adresse de Monsieur le Fondateur.
Jacques pleurait.
Il n'avait pas encore dit un mot ni fait un geste pour répondre au cordial accueil de son frère. Mais cette prostration augmentait la pitié d'Antoine et les sentiments nouveaux qui lui emplissaient le cœur. Si quelqu'un se fût avisé de lui rappeler son animosité de la veille, il l'eût niée et eût affirmé de bonne foi qu'il n'avait jamais cessé de sentir que le retour de l'enfant donnait enfin un but à son existence, jusque-là désespérément vide, stérile.
Lorsqu'il fit entrer son frère dans leur appartement et qu'il referma la porte derrière eux, il avait l'âme en fête d'un amant qui fait à sa première maîtresse les honneurs d'un logis préparé pour elle seule. Il y songea et se moqua de lui-même : mais peu lui importait qu'il fût ridicule ; il se sentait heureux et bon. Et bien qu'il guettât, sans succès, une lueur de satisfaction sur le visage de son frère, il ne doutait pas un instant de réussir dans la tâche qu'il entreprenait.
La chambre de Jacques avait été visitée au dernier moment par Mademoiselle : elle y avait allumé du feu, afin que la pièce fût plus accueillante, et elle avait disposé bien en vue une assiettée de gâteaux aux amandes saupoudrés de sucre vanillé, une spécialité du quartier pour laquelle Jacques montrait jadis une prédilection. Sur la table de nuit, dans un verre, trempait un petit bouquet de violettes, d'où s'échappait une banderole de papier découpé, sur laquelle Gisèle avait tracé en lettres multicolores :
Mais Jacquot ne remarqua aucun de ces préparatifs. À peine entré, et tandis qu'Antoine se débarrassait de son manteau, il s'assit près de la porte, son chapeau entre les doigts.
— « Viens donc faire le tour du propriétaire ! » cria Antoine.
L'enfant le rejoignit sans hâte, jeta un regard distrait dans les autres pièces, et revint s'asseoir. Il semblait attendre et craindre.
— « Tu veux que nous montions les voir ? » proposa Antoine. Et il comprit, au frémissement de Jacques, que celui-ci ne pensait pas à autre chose depuis son arrivée. Sa physionomie devint livide. Il avait baissé les yeux, mais il s'était levé aussitôt, comme s'il eût été en même temps terrifié par l'approche du moment fatal et impatient d'en finir.
— « Eh bien, allons. Nous ne ferons qu'entrer et sortir », ajouta Antoine pour lui donner du courage.
M. Thibault les attendait dans son cabinet. Il était de bonne humeur : le ciel était beau, le printemps proche ; et, le matin, en assistant à la grand-messe paroissiale, dans le banc d'œuvre, il avait pris plaisir à se répéter que le dimanche suivant il y aurait sans doute, assis à cette même place, un nouveau membre de l'Institut. Il vint au-devant de ses fils et embrassa le cadet. Jacques sanglotait. M. Thibault vit dans ces larmes une preuve de ses remords, de ses bonnes résolutions ; il en fut ému plus qu'il ne voulut le laisser paraître. Il fit asseoir l'enfant sur un des fauteuils à hauts dossiers qui encadraient la cheminée, et, debout, les mains au dos, allant, venant, et soufflant à son habitude, il prononça une brève admonestation, affectueuse et ferme à la fois, rappelant sous quelles conditions Jacques avait le bonheur de réintégrer le foyer paternel, et lui recommandant de témoigner à Antoine autant de déférence et de soumission que s'il se fût agi de lui-même.
Un visiteur inespéré écourta la péroraison ; c'était un futur collègue, et M. Thibault, soucieux de ne pas le laisser se morfondre dans le salon, congédia ses fils. Il les reconduisit néanmoins jusqu'à la porte de son cabinet, et tandis qu'il soulevait d'une main la portière, il posa l'autre sur la tête du pupille repenti. Jacques sentit les doigts paternels caresser ses cheveux et tapoter sa nuque avec une familiarité si nouvelle pour lui, qu'il ne put retenir son émotion, et, se retournant, saisit la grosse main flasque pour la porter à ses lèvres. M. Thibault, surpris, ouvrit un œil mécontent, et retira la main avec un sentiment de gêne.
— « Allons, allons… » grommela-t-il en tirant plusieurs fois de suite le cou hors du col. Cette sensiblerie ne lui présageait rien de bon.
Ils trouvèrent Mademoiselle qui habillait Gisèle pour les vêpres. En voyant entrer, à la place du petit diable turbulent qu'elle attendait, ce grand garçon pâle, aux yeux rougis, Mademoiselle joignit les mains, et le ruban qu'elle nouait dans les cheveux de la fillette lui glissa des doigts. Son saisissement était tel qu'à peine d'abord elle osa l'embrasser.
— « Dieu bon ! C'est donc toi ? » fit-elle enfin, se jetant sur lui. Elle le serrait contre sa capuche, puis se reculait pour le regarder, et ses yeux brillants dévoraient le visage de Jacques, sans parvenir à y retrouver les traits qu'elle avait aimés.
Gise, plus déçue encore et fort intimidée, regardait le tapis, mordant ses lèvres pour ne pas éclater de rire. Ce fut elle qui obtint le premier sourire de Jacques :
— « Tu ne me reconnais pas ? » fit-il en allant vers elle. La glace était rompue. Elle se jeta dans ses bras, puis se mit à sauter comme un cabri, sans lâcher la main qu'elle lui avait prise. Mais elle n'osa rien lui dire ce jour-là, pas même pour lui demander s'il avait vu ses fleurs.
Ils redescendirent tous ensemble. Gisèle ne lâchait toujours pas la main de son Jacquot et elle se collait silencieusement contre lui, avec la sensualité d'un animal jeune. Ils se séparèrent au bas de l'escalier. Mais, sous la voûte, elle se retourna et lui adressa, à travers la porte vitrée, un gros baiser des deux mains : qu'il ne vit pas.
Lorsqu'ils se retrouvèrent seuls, chez eux, Antoine, au premier coup d'œil qu'il jeta vers Jacques, comprit que son frère éprouvait un vif soulagement d'avoir revu les siens, et qu'il y avait déjà une amélioration dans son état.