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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Un matin, elle remarqua que Jacques feuilletait un dictionnaire allemand, et perdit le peu qui lui restait de réserve. Elle voulut voir ce qu'il traduisait, et s'attendrit devant un lied de Gœthe qu'elle savait par cœur, et que même elle chantait :

Fliesse, fliesse, lieber Fluss Nimmer werd' ich frob…

La poésie allemande avait le don de lui tourner la tête. Elle fredonna plusieurs romances dont elle expliquait les premiers vers. Ce qu'elle trouvait de plus beau était toujours puéril et triste :

Si j'étais un petit oiseau-hirondelle Ah, comme vers toi je m'envolerais !..

Cependant elle avait une prédilection pour Schiller. Elle se recueillit et récita tout d'un trait un fragment qu'elle chérissait entre tous, ce passage de Marie Stuart, où la jeune reine prisonnière obtient de faire quelques pas dans les jardins de sa prison, et s'élance sur les pelouses, éblouie de soleil, ivre de jeunesse. Jacques ne comprenait pas tous les mots ; elle traduisait à mesure, et, pour exprimer cet élan vers la liberté, elle trouva des accents si naïfs, que Jacques, songeant à Crouy, sentit son cœur s'amollir. Par bribes, après bien des réticences, il se mit à conter ses malheurs. Il vivait encore si seul et parlait si rarement que le son de sa voix le grisait vite. Il s'anima, dénatura la vérité à plaisir, glissa dans son récit toutes sortes de réminiscences littéraires ; car, depuis deux mois, le plus clair de son travail consistait à dévorer les romans de la bibliothèque d'Antoine. Il sentait bien que ces transpositions romantiques avaient sur la sensibilité de Lisbeth plus d'action que n'aurait eue la pauvre réalité. Et lorsqu'il vit la jolie fille essuyer ses yeux, dans l'attitude de Mignon, pleurant sa patrie, il goûta une volupté d'artiste, qui lui était encore inconnue, et il en ressentit tant de reconnaissance qu'il se demanda, tremblant d'espoir, si ce n'était pas de l'amour.

Le lendemain de ce jour-là, il l'attendit avec impatience. Elle s'en doutait peut-être ; elle lui apportait un album plein de cartes illustrées, d'autographes, de fleurs séchées : sa vie de jeune fille, depuis trois ans : toute sa vie. Jacques la pressait de questions ; il aimait à s'étonner, et il s'étonnait de tout ce qu'il ne connaissait pas. Les histoires de Lisbeth étaient jalonnées de détails indubitables, qui ne permettaient pas de suspecter sa bonne foi ; pourtant, lorsque ses joues se coloraient et que sa voix devenait plus traînante, elle avait cet air d'inventer, de mentir, que l'on voit aux gens qui essayent de raconter un rêve. Elle trépignait de plaisir en parlant des soirées d'hiver à la Tanz schule, où se retrouvaient les jeunes gens et les jeunes filles du quartier. Le maître à danser, armé d'un très petit violon, poursuivait les couples en marquant la cadence, tandis que Madame tournait les dernières valses viennoises sur le piano automatique. À minuit, on mangeait. Puis, par bandes folâtres, l'on s'ébrouait dans la nuit, et l'on s'accompagnait de maison en maison, sans pouvoir se séparer, tant la neige était douce aux pas, tant le ciel était pur et le vent vif aux joues. Parfois des sous-officiers se mêlaient aux danseurs habituels. L'un d'eux s'appelait Fredi, un autre Will. Lisbeth hésita longtemps à désigner, dans la photographie d'un groupe en uniformes, le gros joujou de bois qui portait ce prénom de Will. « Ach », dit-elle, en époussetant l'image d'un revers de manche, « il est si noble, si langoureux ! » Elle avait dû aller chez lui, car il y avait une histoire de cithare, de framboises et de caillé, au milieu de laquelle elle s'interrompit avec un petit rire inattendu, et qu'elle n'acheva pas. Tantôt elle nommait Will son fiancé, et tantôt elle parlait de lui comme s'il eût été perdu pour elle. Jacques finit par comprendre qu'il avait été envoyé dans une garnison de Prusse, après un épisode ténébreux et ridicule, dont le souvenir la faisait tour à tour frissonner d'effroi et pouffer de rire : il y avait une chambre d'hôtel au fond d'un couloir dont le parquet grinçait ; mais là, tout devenait incompréhensible ; la chambre devait être située dans l'hôtel même de Fruhling, sinon le vieil oncle n'aurait pas pu, en pleine nuit, poursuivre le sous-officier dans la cour et le jeter dans la rue, en chemise et en chaussettes. Lisbeth ajoutait, en guise d'explication, que son oncle songeait à l'épouser pour tenir la maison ; elle disait aussi qu'il avait un bec-de-lièvre, où brûlait, du matin au soir, un cigare qui sentait la suie ; et, cessant de sourire, sans transition, elle se mit à pleurer.

Jacques était assis à sa table. L'album était ouvert devant lui. Lisbeth s'était posée sur le bras du fauteuil ; lorsqu'elle se penchait, il respirait son souffle et ses frisures lui frôlaient l'oreille. Il n'éprouvait aucun trouble des sens. Il avait connu la perversité ; mais un autre monde maintenant le sollicitait, qu'il croyait découvrir en lui, qu'il exhumait d'un roman anglais récemment parcouru : l'amour chaste, un sentiment de plénitude heureuse et de pureté.

Toute la journée son imagination ne cessa de préparer, dans les plus menus détails, l'entrevue du lendemain : ils étaient seuls dans l'appartement, et il était bien convenu que rien ne les dérangerait de la matinée ; il avait assis Lisbeth sur le canapé, à droite ; elle penchait la tête en avant, et lui, debout, il apercevait sa nuque sous les cheveux follets, dans l'échancrure du corsage ; elle n'osait pas lever les yeux ; il se penchait : « Je ne veux pas que vous repartiez… » Alors seulement elle redressait la tête, avec un regard interrogateur ; et lui, sa réponse était un baiser sur le front, le baiser de fiançailles. « Dans cinq ans, j'aurai vingt ans. Je dirai à papa : “Je ne suis plus un enfant.” S'ils me disent : “C'est la nièce de la concierge”, je… » Il fit un geste de menace. « Fiancée ! Fiancée !.. Vous êtes ma fiancée ! » Sa chambre lui parut trop petite pour tant de joie. Il sortit. L'air était chaud. Il se mouvait avec volupté dans la lumière. « Fiancée ! Fiancée ! Elle est ma fiancée ! »

Il dormait si fort, le lendemain, qu'il ne l'entendit même pas sonner, et sauta du lit en reconnaissant son rire dans la chambre d'Antoine. Lorsqu'il les rejoignit, Antoine avait déjeuné, et, prêt à sortir, tenait Lisbeth à pleines mains par les deux épaules :

— « Tu entends ? » menaçait-il ; « si tu lui laisses encore prendre du café, tu auras affaire à moi ! » Lisbeth riait de son rire particulier ; elle refusait de croire que du bon café au lait à l'allemande, bien sucré et avalé bouillant, pût jamais faire du mal à maman Fruhling.

Ils restèrent seuls. Elle avait mis sur le plateau des tortillons de pâtisserie semés d'anis, qu'elle avait confectionnés la veille à son intention. Elle le regardait déjeuner avec déférence. Il s'en voulait d'avoir faim. Rien de tout cela n'était prévu ; il ne savait à quel endroit raccorder la réalité avec la scène qu'il avait si méticuleusement préparée. Pour comble de malheur, on sonna. C'était une surprise : la mère Fruhling entra, clopin-clopant ; elle n'était pas encore bien valide, mais elle allait mieux, beaucoup mieux, et venait dire bonjour à M. Jacques. Il fallut ensuite que Lisbeth l'aidât à regagner la loge l'installât dans son fauteuil. Le temps passait. Lisbeth ne revenait pas. Jacques n'avait jamais pu supporter la contrainte des circonstances. Il allait et venait, en proie à une contrariété, qui ressemblait à ses colères d'autrefois. Il serrait les mâchoires et enfonçait les poings dans ses poches. Il se mit à lui en vouloir.

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