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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Serge récitait toujours sa poésie, et Tania se sentait de plus en plus irritée contre cet enfant qui lui rappelait son âge. Puis, elle éprouva le brusque désir d’être complimentée sur sa toilette. Une soif de sottises galantes, de propos légers, la prenait à la gorge. Elle secoua la tête, sourit dans le vide. Comme s’il eût deviné son chagrin, Volodia s’approcha d’elle et lui dit :

— Il faudra toujours vous coiffer ainsi, Tania.

Elle le remercia du regard et s’estima bien naïve. Au reste, il ne pensait plus guère à ce qu’il avait dit. Toute son attention était requise par l’entrée au salon de Marie Ossipovna et de Svétlana. Svétlana sourit discrètement à Volodia et il cambra la taille. Un jabot de dentelle égayait sa robe grise de pensionnaire. Elle contemplait l’arbre de Noël avec des yeux brillants. Serge, ayant achevé sa poésie, ne retirait couvert d’applaudissements. Mlle Fromont, sanglée dans son uniforme violet, transpirait de tout le visage et répétait :

— Merci pour lui… Merci pour lui…

Michel pria Volodia de corser la fête en racontant quelques anecdotes. Mais Volodia ne pouvait se résoudre à jouer son rôle de pitre devant une jeune fille dont il était profondément épris. Il craignait qu’elle n’emportât de lui un mauvais souvenir. En vérité, il lui semblait aussi qu’il avait dépassé ce rôle d’amuseur. Il était un autre. Chaque fois qu’il tombait amoureux, il devenait un autre.

— Je ne me sens pas en forme, dit-il. Mais Eugénie pourrait nous jouer du piano…

Eugénie, flattée, lui glissa une œillade coquine :

— Et si moi non plus je n’étais pas en forme ?

— Moi, s’écria Michel, je propose qu’après s’être occupé des petits on s’occupe des grands. Les cadeaux ! Les cadeaux !

Tania remarqua que son mari se forçait un peu pour paraître jeune et gai. Cette constatation l’attrista, et elle se dit : « J’ai été injuste pour lui. Il est vraiment très gentil. »

— Les cadeaux ! Les cadeaux ! répétait Volodia.

Tania se leva pour distribuer les cadeaux aux grandes personnes. Elle offrit à Michel une montre en or, et Michel lui offrit des boucles d’oreilles en diamant. Marie Ossipovna reçut une mantille en renard qu’elle jugea trop longue et mal coupée. Volodia eut un porte-cigarette à musique. Eugénie une batterie de flacons de parfum. Les autres invités furent traités suivant leurs mérites. Et tous étaient contents, riaient, parlaient, s’embrassaient à bouche que veux-tu. Les enfants, ahuris par cette allégresse bruyante, considéraient leurs parents avec sévérité.

— Les vieux savent mieux s’amuser que les jeunes, disait un monsieur chauve, dont un lorgnon à monture dorée chevauchait le long nez veineux.

— Une farandole ! Je propose une farandole ! piaillait Eugénie Smirnoff.

Mais il restait encore des cadeaux à répartir. À Mlle Fromont, échurent les œuvres complètes de Victor Hugo, reliées en maroquin rouge, à la nounou, Marfa Antipovna, un assortiment d’étoffes pour ses tabliers de fête, et à Svétlana un nécessaire à broderie, avec dé en or, petits ciseaux et bobines de soie. Puis, ce fut le tour des domestiques. Ils attendaient dans le deuxième salon. Dépaysés, hilares, ils se poussaient du coude et parlaient entre eux à voix basse. Ils furent servis selon leur grade et leur ancienneté. Seul Georges, le chauffeur, n’était pas venu à la distribution. Tania l’envoya chercher. Il accepta de mauvaise grâce un rasoir mécanique dans son étui de velours bleu.

— J’avais rien demandé. J’avais besoin de rien, grommelait-il.

Mais sa voix se perdait dans la rumeur d’éloges qui montait vers Tania :

— Merci, barinia… C’est justement ce qu’il me fallait, barinia… Du rouge à pois blancs… Et c’est solide… Que Dieu vous protège, barinia…

Lorsque les domestiques se furent retirés, Tania revint au salon où une discussion politique opposait Michel et le monsieur à lorgnon.

— Pas de politique, pour l’amour du Ciel, s’écria Tania en faisant mine de se boucher les oreilles.

Marie Ossipovna, assise dans un coin, sa canne à pommeau d’or couchée entre les genoux, surveillait les invités d’un œil rapace. Elle grognait :

— Je me demande pourquoi une mantille ? J’en ai d’autres. Et, maintenant, il faut dire merci.

Puis elle prit la main de Svétlana et l’interrogea à brûle-pourpoint :

— Comment dit-on un cheval en circassien ?

Le valet de chambre apportait un plateau avec du champagne et des biscuits. Quelques invités pillaient l’arbre de Noël et tiraient sur les pétards, qui explosaient sèchement au grand émoi des dames. Les dernières bougies s’éteignaient en grésillant. La chaleur devenait intenable. On alluma les lustres. Un monsieur, qui était ténor, se mit ô chanter :

Ah ! rendez-moi ma liberté,

Et je saurai laver ma honte

Serge avait entraîné ses camarades dans le petit salon et leur expliquait les difficultés d’une expédition en canot sur le Mississippi. Marie Ossipovna grignotait des amandes grillées et en escamotait quelques-unes dans son réticule. Svétlana écoutait le ténor, et ses lèvres étaient entrouvertes, humides. Volodia se pencha vers elle et chuchota :

— J’irai à l’église, demain.

Tania s’approcha de la fenêtre, écarta le rideau. De l’autre côté de la rue, elle vit une maison aux vitres éclairées. La silhouette d’un sapin se dressait à contre-jour, derrière la croisée. Là-bas aussi, on riait, on chantait, il y avait des enfants, une mère en robe neuve, un père souriant, des cadeaux, la vie. C’était si banal, la vie. Elle soupira et retourna vers ses invités.

Cependant, à l’office, les visites succédaient aux visites. Tour à tour, les fumistes, les trotteurs, le gardien de nuit, le facteur, vinrent toucher leurs étrennes. Assis à la grande table, le chauffeur Georges expliquait au cocher Varlaam que l’instruction c’était la lumière, et l’ignorance, les ténèbres.

— C’est pourquoi, dit-il, un chauffeur vaut plus qu’un cocher.

Varlaam, ivre et mélancolique, hochait la tête et répétait :

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