La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
Isabelle fit, par son fils, informer le roi qu’elle était malade et hors d’état de s’embarquer.
Mais au mois de mars, ayant appris que son épouse se promenait joyeusement dans Paris, Édouard II eut un nouvel accès de violence épistolaire. Il semblait que ce fût chez lui une affection cyclique qui le saisissait tous les trois mois.
Au jeune duc d’Aquitaine, il écrivait ceci :
« Pour faux prétexte, notre compagne votre mère se retire de nous, à cause de notre cher et féal Hugh Le Despenser qui toujours nous a si bien et si loyalement servi ; mais vous voyez, et tout chacun peut voir, qu’ouvertement, notoirement, et s’égarant contre son devoir et contre l’état de notre couronne, elle a attiré à soi le Mortimer notre traître et ennemi mortel, prouvé, atteint et en plein Parlement jugé, et s’accompagne à lui en hôtel et dehors, en dépit de nous et de notre couronne et des droitures de notre royaume. Et encore fait-elle pis, si elle peut, quand elle vous garde en compagnie de notre dit ennemi devant tout le monde, en très grand déshonneur et vilenie, et en préjudice des lois et usages du royaume d’Angleterre que vous êtes souverainement tenu de sauver et maintenir. »
Il mandait également au roi Charles IV :
« Si votre sœur nous aimait et désirait être en notre compagnie, comme elle vous a dit et en a menti, sauf votre révérence, elle ne serait partie de nous sous prétexte de nourrir paix et amitié entre nous et vous, toutes choses que je crus en bonne foi en l’envoyant vers vous. Mais vraiment, très cher frère, nous nous apercevons assez qu’elle ne nous aime mie, et la cause qu’elle donne, parlant de notre cher parent Hugh Le Despenser, est feinte. Nous pensons que c’est désordonnée volonté quand, si ouvertement et notoirement, elle retient en son conseil notre traître et ennemi mortel le Mortimer, et s’accompagne en hôtel et dehors à ce mauvais. Aussi vous devriez bien vouloir, très cher frère, qu’elle se châtiât et se comportât comme elle devrait faire pour l’honneur de tous ceux à qui elle tient. Veuillez nous faire connaître vos volontés de ce qu’il vous plaira de faire, selon Dieu, raison et bonne foi, sans avoir regard à impulsions capricieuses de femmes ou autre désir. »
Messages de même teneur étaient envoyés à nouveau vers tous les horizons, aux pairs, aux dignitaires, aux prélats, au pape lui-même. Les souverains d’Angleterre dénonçaient chacun l’amant de l’autre, publiquement, et cette affaire de double ménage, de deux couples où se trouvaient trois hommes pour une seule femme, faisait la joie des cours d’Europe.
Les amants de Paris n’avaient plus de ménagements à prendre. Plutôt que de chercher à feindre, Isabelle et Mortimer firent front et se montrèrent ensemble en toutes occasions. Le comte de Kent, que sa femme avait rejoint, vivait en compagnie du couple illégitime. Pourquoi se serait-on soucié de respecter les apparences, dès lors que le roi lui-même mettait tant d’ardeur à publier son infortune ? Les lettres d’Édouard n’avaient réussi en somme qu’à établir l’évidence d’une liaison que chacun accepta comme fait accompli et immuable. Et toutes les épouses infidèles de penser qu’il existait une grâce particulière pour les reines, et qu’Isabelle avait bien de la chance que son mari fût bougre !
Mais l’argent manquait. Plus aucune ressource ne parvenait aux émigrés dont les biens avaient été séquestrés. Et la petite cour anglaise de Paris vivait entièrement d’emprunts aux Lombards.
À la fin de mars, il fallut faire appel, une fois de plus, au vieux Tolomei. Il arriva chez la reine Isabelle, accompagné du signor Boccace qui représentait les Bardi. La reine et Mortimer, avec une grande affabilité, lui exprimèrent leur besoin d’argent frais. Avec une égale affabilité, et toutes les marques du chagrin, messer Spinello Tolomei refusa. Il avait pour cela de bons arguments ; il ouvrit son grand livre noir et montra les additions. Messire de Alspaye, le Lord de Cromwell, la reine Isabelle… sur cette page-là, Tolomei fit une profonde inclination de tête… le comte de Kent et la comtesse… nouvelle révérence… le Lord Maltravers, Lord Mortimer… Et puis, sur quatre feuilles à la file, les dettes du roi Édouard Plantagenet lui-même…
Roger Mortimer protesta : les comptes du roi Édouard ne le concernaient pas !
— Mais, my Lord, dit Tolomei, pour nous ce sont toujours, toutes ensemble, les dettes de l’Angleterre ! Je suis peiné de vous refuser, grandement peiné, et de décevoir si belle dame que Madame la reine ; mais c’est trop me demander que d’attendre de moi ce que je n’ai plus, et que vous avez. Car cette fortune, qu’on dit nôtre, elle n’est faite ainsi que de créances ! Mon bien, my Lord, ce sont vos dettes. Voyez, Madame, continua-t-il, en se tournant vers la reine, voyez, Madame, ce que nous sommes, nous autres pauvres Lombards, toujours menacés, qui devons à chaque roi nouveau payer un don de joyeux avènement… et combien en avons-nous payés, hélas, depuis douze ans !… à qui sous chaque roi l’on retire le droit de bourgeoisie pour nous le faire acquitter par bonne taxe, et même deux fois si le règne est long. Voyez cependant ce que nous faisons pour les royaumes ! L’Angleterre coûte à nos compagnies cent soixante-dix mille livres, le prix de ses sacres, de ses guerres, de ses discordes, Madame ! Voyez mon vieil âge… Je me reposerais depuis bien longtemps si je n’avais à courir sans cesse pour récupérer des créances qui nous resservent à aider d’autres besoins. On nous dit avaricieux, avides, et l’on ne songe point aux risques que nous prenons pour prêter à chacun et permettre aux princes de ce monde de continuer leurs affaires ! Les prêtres s’occupent des petites gens, de faire aumône aux mendiants, et d’ouvrir hôpitaux pour les infortunés ; nous, nous nous occupons des misères des grands.
Son âge lui permettait de s’exprimer de la sorte, et la douceur de son ton était telle qu’on ne pouvait s’offenser du discours. Tout en parlant, il lorgnait de son œil entrouvert un bijou qui brillait au col de la reine et qui était inscrit à crédit, dans son livre, au compte de Mortimer.
— Comment notre négoce a-t-il commencé ? Pourquoi existons-nous ? On ne se le remémore guère, poursuivait-il. Nos banques italiennes se sont créées lors des croisades parce que seigneurs et voyageurs répugnaient à se charger d’or sur les routes peu sûres où l’on était dévalisé à tout propos, ou même dans les camps qui n’étaient point hantés que de gens honnêtes. Et puis il y avait les rançons à payer. Alors, pour que nous acheminions l’or à leur compte et à notre péril, les seigneurs, et ceux d’Angleterre tout particulièrement, nous ont donné gages sur les revenus de leurs fiefs. Mais quand nous nous sommes présentés dans ces fiefs, avec nos créances, pensant que le sceau des grands barons devait être de suffisante obligation, nous n’avons pas été payés. Alors, nous avons fait appel aux rois, lesquels pour garantir les créances de leurs vassaux, ont en échange exigé que nous leur prêtions, à eux aussi ; et voilà comment nos ressources gisent dans les royaumes. Non, Madame, à mon grand meschef et déplaisir, cette fois je ne puis.
Le comte de Kent, qui assistait à l’entretien, dit :
— Soit, messire Tolomei. Nous allons devoir donc nous adresser à d’autres compagnies que la vôtre.
Tolomei sourit. Que croyait-il, ce jeune homme blond qui se tenait assis, les jambes croisées, et caressait négligemment la tête de son lévrier ? Porter sa clientèle ailleurs ? Cette phrase-là, Tolomei, en sa longue carrière, l’avait entendue plus de mille fois. La belle menace !