Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
— Je n’ai pas le sentiment de vous connaître, madame, dit celui-ci, craintif. Puis-je savoir qui vous envoie dans mon humble boutique ? » Son regard continuait malgré lui à se poser sur la fille qui, feignant d’avoir chaud, avait défait entre-temps un bouton de son corsage.
La vieille ne semblait pas l’avoir remarqué. Elle pointa sa canne, qu’elle manœuvrait comme une arme, en direction de l’orfèvre. « Si ta boutique est humble, alors tes bijoux le seront aussi et ils ne feront pas mon affaire, dit-elle de sa voix rauque et désagréable. Secoue-toi, putain, ordonna-t-elle à sa servante en faisant mine de partir. On nous a mal conseillées.
— Attendez, madame…, dit l’orfèvre pour l’arrêter, ou peut-être à cause de la grimace contrariée de la servante. Dites-moi en quoi je peux vous servir et je ferai en sorte de vous contenter. Je crois comprendre que vous êtes étrangère et… » Il s’interrompit et devint soupçonneux. « Comment avez-vous fait pour arriver dans la lagune, d’ailleurs ? Les étrangers n’ont pas l’autorisation de… »
La vieille tapa sur le comptoir avec sa canne. « Il suffit. Je suis Cornelia della Rovere, descendante de papes, et par mon nom et par ma maison je ne suis étrangère en aucune partie du monde, manant. Veux-tu à présent me montrer oui ou non une de tes fichues bagues ? »
La servante, sans cesser de lancer des œillades à l’homme, acquiesça de la tête pour confirmer les dires de la vieille femme.
« Je vous demande pardon, noble dame…
— Des bagues !
— Tout de suite. »
L’orfèvre regarda la fille et ouvrit une grande boîte en fer d’où il sortit une cassette contenant des bagues.
La vieille ne leur accorda pas un regard. « J’ai dit des bagues. Pas de petites choses qui conviennent pour des putains dans son genre », et elle donna une bastonnade préventive à la servante qui gémit et fixa l’orfèvre d’un regard mortifié.
Celui-ci se mordit la lèvre. Il reposa la cassette et s’approcha d’un coffre-fort fermé par trois cadenas différents. Il les ouvrit l’un après l’autre, pour en extraire une cassette contenant d’autres bijoux, indéniablement plus précieux. Il les posa devant la vieille femme, qui ferma les yeux.
« Celles-ci ne conviennent pas non plus ? », demanda l’orfèvre.
La vieille grinça des dents, devint toute rouge et lâcha un autre pet. « Maudite vieillesse », marmonna-t-elle. Puis elle regarda les bagues. Elle en prit une sertie d’un diamant. Elle fronça le nez. La rejeta dans le tiroir.
L’orfèvre la remit en place avec soin. La vieille femme prit une autre bague, avec une émeraude grosse comme un scarabée, qu’elle rejeta à son tour dans la cassette. « Donne-moi mes lunettes », ordonna-t-elle méchamment à la servante.
En lui passant ses lunettes, la fille se pencha sur le comptoir et l’orfèvre aperçut les deux bouts roses de ses mamelons.
La vieille mit ses lunettes puis, d’une main qui tremblait, prit la cassette tout entière et se tourna vers la vitrine. « Il n’y a pas de lumière dans cette boutique », maugréa-t-elle, et elle fit un pas, mais sans sa canne. Et, avant que la servante pût venir la soutenir, elle vacilla et faillit tomber. La cassette lui échappa des mains et les précieux bijoux roulèrent sur le sol.
L’orfèvre, avec un gémissement, s’élança pour les ramasser. La servante s’était penchée elle aussi, pour l’aider, et chaque fois qu’elle lui passait une bague, elle lui effleurait la main, en le regardant dans les yeux, si près que l’homme sentait la chaleur de son souffle.
La vieille ne daigna pas le moins du monde s’excuser pour ce qui s’était passé. Elle fouilla dans le sac à main qu’elle portait et en tira une petite bourse de soie. Elle l’ouvrit de ses mains tremblantes, pendant que l’orfèvre finissait de ramasser ses bijoux et revenait derrière le comptoir, non sans avoir vérifié que rien ne manquait et caressé au passage la petite servante.
« Alors, voyons…, demanda la vieille d’un ton distrait. Combien coûte cette émeraude ? »
L’orfèvre s’apprêtait à répondre quand un nouveau tremblement des mains de la vieille femme renversa le contenu de sa petite bourse. Les pièces roulèrent sur le sol comme auparavant les bijoux. L’orfèvre et la servante se remirent à quatre pattes pour ramasser les pièces de monnaie, et il vit, tout en lui caressant la main, qu’elles étaient d’or sonnant et trébuchant. Quand il se releva, il donna les pièces à la vieille, qui les compta en les rangeant dans sa bourse.
« Il en manque une, dit la vieille.
— Comment cela ? fit l’orfèvre.
— Ah, te voilà sourd, maintenant ?
— Noble dame…
— Combien avions-nous quand nous sommes sorties, putain ? », demanda la vieille à la servante.
La servante regarda l’orfèvre. « Je ne me rappelle pas bien… »
L’orfèvre était tendu. « Vous ne pensez tout de même pas…
— Sale putain ! Tu ne te rappelles pas ? », hurla la vieille, qui abattit avec fureur sa canne sur le comptoir, frappant au passage le coin de la cassette des bagues. La cassette se souleva et les bagues s’en échappèrent, roulant en partie sur le comptoir, en partie sur le sol.
L’orfèvre s’élança de nouveau pour les ramasser, mais la vieille lui donna un coup de canne sur la main. « Je vais appeler les gardes, voleur !
— Noble dame…
— Noble dame mon cul ! On ne me la fait pas, à moi ! » Et elle abattit de nouveau sa canne avec fureur puis se pencha vers l’orfèvre et s’appuya au comptoir. Elle cria : « Gardes ! », en se dirigeant d’un pas incertain vers la sortie.
La servante, qui l’aidait à marcher, regardait l’orfèvre d’un œil triste et mélancolique, comme si elle quittait un amant.
Aussitôt sortie de la boutique et loin de la vitrine, la vieille dame se débarrassa du soutien de la servante, remonta ses jupes et se mit à courir. Et la servante courut derrière elle en riant.
« Le couillon ! », s’écria Mercurio en ôtant le chapeau qui lui cachait la moitié du visage.
« Le cochon ! », s’exclama Benedetta.
L’orfèvre, avec quelques instants de retard, s’était aperçu qu’il lui manquait la bague avec le diamant. Il se précipita dehors. Regarda à droite et à gauche, dans la foule. « Vous avez vu une vieille femme avec une servante ? », demanda-t-il, désespéré, à tout le monde. Mais pas de réponse. Il courut vers la salizada del Fondego dei Tedeschi. Il y avait trop de monde. Impossible de les retrouver. Et il ne pouvait pas laisser sa boutique ouverte. Il fit demi-tour, regarda autour de lui une fois encore, fit un pas en arrière et sentit quelque chose sous son pied. C’était une vessie de porc gonflée d’air, qui, en sortant, produisit une vibration tonitruante.
« Ça, c’est un sacré pet, mon frère ! », dit un passant.
27
« Le mal napolitain…
— Mais non, voyons ! Le mal portugais.
— Sottises ! Ce sont les Français de Charles VIII qui l’ont apporté à Naples, avec leurs putains. Aussi faut-il l’appeler le mal français, indiscutablement.
— Pardonnez-moi, mes estimés confrères, mais c’est en réalité le mal espagnol car il est bien connu que les marins de Christophe Col…
— Assez, bande d’idiots ! hurla le capitaine Lanzafame. Je me fiche complètement de savoir comment on l’appelle ! »
Le propriétaire de la pharmacie de la Testa d’Oro, se tut et allongea le cou, étonné et offensé. Les coins de sa bouche s’abaissèrent. Ses petites lunettes tombèrent du bout de son nez, et son jeune aide se pencha promptement pour les ramasser. Les deux médecins qui avaient eu cette discussion animée avec l’apothicaire haussèrent en même temps un sourcil, comme deux jumeaux siamois.