Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Au cours du repas, le vieil académicien avait évoqué ce séjour, mais ce qui avait été naguère, pour André, une fête de l’intelligence, était maintenant réduit à une circonstance médiocre, saturée de petitesses.
— Que voulez-vous, c’est à moi qu’on avait confié l’éloge de Virgile, alors, forcément, j’avais toute la délégation contre moi…
Avec Montet-Bouxal, le voyage se résumait à des affaires de chambres d’hôtel plus ou moins grandes, de plan de table chez l’ambassadeur qui ne lui avait pas été favorable, de préséance dans la signature d’un livre d’or. Mme de Marsantes comprit clairement qu’André ressentait ces commentaires comme une insulte parce qu’ils rendaient son propre voyage et ses chroniques insignifiants. Elle saisit la première occasion :
— Et vous, cher André, vous y croyez, à l’Italie ?
La perche lui était tendue pour un couplet qu’il affectionnait particulièrement :
— La civilisation occidentale est la fille de la Rome antique…
Quand il était lancé sur le sujet, il devenait quasiment lyrique.
— Le « bloc latin », France-Italie : voilà le meilleur rempart contre la menace germanique !
Farouchement hostile au communisme autant qu’au nazisme, membre actif du Comité France-Italie, André voyait dans le fascisme italien la solution aux errements du parlementarisme qui, selon lui, rongeait l’Europe et la conduisait à la décadence. La conversation sur les vertus du fascisme agitait ce petit monde en permanence, c’était vraiment dans l’air du temps.
— Des nouvelles de notre chère Madeleine Péricourt ? demanda Jules Guilloteaux.
Ils étaient sur le trottoir et attendaient un taxi.
— Assez peu…
Elle lui écrivait de temps à autre un billet, lui proposait de boire un thé quelque part. Dans la vie d’André, Madeleine n’existait plus qu’au rang de souvenir. Il aurait aimé qu’elle cesse tout à fait de le solliciter, mais elle le rattachait sans doute au souvenir d’une existence ancienne, peuplée de regrets, dont elle devait avoir besoin pour subsister. Il s’était rendu une fois chez elle. Par bonheur, le petit Paul était de sortie, l’appartement était lugubre. Chez les pauvres de fraîche date, c’est comme chez les nouveaux riches, tout se voit. Le déclassement de Madeleine, comparé à sa propre ascension, le blessait, car il se souvenait avoir eu besoin d’elle. Et c’est la seule chose qu’il craignait. Qu’elle le lui rappelle. Pire, qu’elle en parle ici ou là, que l’information se répande. Il ne s’était pas élevé au rang qui était le sien sans se faire de nombreux ennemis qui seraient trop heureux de gloser sur son passé de « jeune homme entretenu », sur tous ces mois où il avait vécu dans la maison Péricourt sans rien faire, en amant qu’on héberge à l’étage des domestiques… La difficulté qu’il aurait à se sortir d’une pareille situation ! Aussi, par précaution, se rendait-il chez elle de temps à autre à son insistance, cela durait le temps minimum, le moins possible. Madeleine ne lui faisait jamais aucun reproche, aucune demande, non, elle voulait simplement le voir, parler un peu avec lui, elle avait vieilli, grossi, elle parlait de Paul qui, paraît-il, grandissait. André faisait mine de s’intéresser à l’une et à l’autre et, à la première occasion, il prétendait un rendez-vous, une obligation, et s’enfuyait avec une rage contre lui-même de s’être mis dans une pareille position.
— Dites-moi, Jules…
— Oui ?
Guilloteaux se penchait vers la rue, comme pour guetter un taxi imaginaire.
— J’ai des propositions…, avança André.
— Ah, encore ! Vous avez un peu de notoriété et vous trouvez que mon journal n’est plus assez bien pour vous !
— Ce n’est pas la question.
— Mais allons, bien sûr que c’est la question ! Vous aidez à vendre le journal et vous trouvez que votre part est trop modeste ! Mais savez-vous ce que sont les comptes ?
Guilloteaux avait toujours dans ses tiroirs quelques colonnes de chiffres truqués qui prouvaient de manière indiscutable que le Soir, loin de rapporter, coûtait beaucoup, qu’il était à la limite de la cessation de paiement depuis des mois et qu’on ne devait qu’à l’énergie de son directeur, voire à ses fonds personnels, qu’il continue à sortir, et si ça ne tenait qu’à moi, je vous assure que je mettrais tout de suite la clé sous la porte, mais que voulez-vous, cette entreprise nourrit une centaine de familles, je n’ai pas le cœur de jeter tout ce monde-là à la rue, etc.
— Ce n’est pas seulement une question d’argent, mais aussi de principe.
— Diable ! Depuis quand a-t-on des principes, dans ce métier ?
— Je mérite mieux que ce que je reçois !
— Eh bien, allez le chercher ailleurs, moi je n’ai plus un sou vaillant. Que voulez-vous, c’est la crise.
André serra les mâchoires. Son patron savait parfaitement ce qu’il faisait : si André était très demandé et recevait des propositions financièrement plus conséquentes, aucun quotidien n’avait autant de lecteurs que le Soir. Changer de journal, même pour plus cher, serait pour lui une régression.
Il était prisonnier. Il avait commencé à haïr Guilloteaux.
Midi passé, Léonce n’était pas en avance.
Chaque fois qu’elle passait devant le grand portrait en pied de Marcel Péricourt, elle en tremblait, brrr, ce type qui vous toisait comme ça, hautain, sévère… Joubert avait payé cette croûte deux mille francs, elle n’en aurait pas donné le centième. C’est la seule chose qu’il avait exigé de conserver.
Lorsqu’il en avait été question, la perspective d’aller habiter dans la maison de son ancienne amie (ou de son ancienne patronne, question de point de vue) l’avait torturée. La mauvaise conscience continuait de la travailler, elle aurait voulu s’expliquer avec elle, mais il y aurait eu tant à dire… Et une femme qu’elle avait contribué à ruiner ne devait pas être prête à entendre ses raisons et à les trouver justes.
Léonce allait sortir lorsque la voix de Gustave monta du rez-de-chaussée, mon Dieu, qu’est-ce qu’il faisait là, était-ce une heure pour rentrer chez soi ! Elle se faufila sur le palier, attendit qu’il passe dans la bibliothèque puis descendit en pressant le pas jusqu’à la cuisine d’où elle tira le cordon.
— Vous direz à Monsieur que je suis sortie avant son arrivée, voulez-vous ?
La femme de chambre lui apporta son manteau, son chapeau et ses gants. Léonce lui glissa un billet. Elle partit par la porte de service pour aller attraper un taxi rue de Prony, en colère contre elle-même, comme chaque fois qu’elle sollicitait la complicité du personnel, elle ne serait jamais une vraie patronne. Gustave, qui le savait parfaitement, évoquait souvent la possibilité d’embaucher une intendante. Ce n’était évidemment qu’une menace, une manière de dire à sa femme qu’elle devait faire attention à ce qu’elle lui volait et, dans ce domaine comme dans tous les autres, se montrer raisonnable, allusion discrète à cette scène de vaudeville où, à l’époque où elle était encore sa dame de compagnie, Léonce avait dû jouer la comédie devant Madeleine. Joubert l’avait surprise la main dans le sac parce que Robert avait toujours besoin de quatre sous, parfois elle ne savait plus où donner de la tête. Inutile de tricher, Joubert comptait comme personne. Avec un instinct très sûr, elle avait pressenti que l’attitude austère, rigide, empesée de Joubert masquait une inexpérience sexuelle à peu près totale. Il ne lui avait pas fallu plus d’une heure pour le faire sauter en l’air comme un bouchon de mousseux. Sur ses directives, elle avait ensuite joué son rôle face à Madeleine, mauvais souvenir, montrer de la contrition, pleurer, avoir honte, Madeleine se tordait les mains tant elle était embarrassée. La trahison avait valu à Léonce un doublement de ses gages… La porte ouverte dans les fantasmes de Joubert ne s’était jamais refermée. Léonce était sur la voie royale de la femme entretenue. Robert se rendait maintenant au champ de courses tous les jours.