Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
Une plaque à l’entrée du bâtiment annonçait :
CENTRE DE SOINS WELLBORNE
Soigner est notre devoir
Un devoir très coûteux. Avec ce qu’elle payait mensuellement à Wellborne depuis que Bobby y était installé, Annie aurait aisément pu s’offrir un appartement luxueux sur Park Avenue. Pour elle, la période de vaches maigres durait du premier de l’an à la Saint-Sylvestre. Ce n’était pas par coquetterie qu’elle suivait un régime salade et thon, mais par nécessité. Le plus difficile avait été de supprimer les livres de son budget ; elle n’en achetait plus qu’un de temps à autre.
Mais elle ne se plaignait pas, puisque ainsi Bobby bénéficiait des meilleurs soins.
Elle passa devant la réception – il y avait toujours autant d’employés, les effets de Contact se manifestant plus lentement chez les patients de Wellborne – et remonta le couloir vers la chambre de Bobby, numéro 14.
Elle avait remarqué une amélioration, lors de sa dernière visite. D’habitude, Bobby se recroquevillait en position fœtale quand il la voyait entrer. Or, la dernière fois, il s’était redressé et l’avait observée avec une gravité intimidante. Une expression qu’Annie n’avait su interpréter. Et ce n’était certes pas Bobby qui pouvait le lui expliquer. Jamais il ne lui parlait. Il parlait parfois aux infirmières – des mots très simples pour exprimer ses besoins, ses désirs. Mais jamais à Annie.
Aujourd’hui… elle avait bon espoir.
Elle croisa les doigts et récita une courte prière muette avant d’ouvrir la porte.
— Annie ! s’exclama-t-il.
Elle crut que ses jambes allaient fléchir sous son poids. Depuis combien de temps n’avait-elle entendu cette voix ?
Vingt-cinq ans. Elle se souvenait distinctement, trop distinctement, des derniers mots qu’il lui avait dits.
Annie, arrête.
Il avait eu neuf ans, alors. Elle, dix.
Annie, avait-il crié, fais pas ça, arrête !
Il avait bonne mine, aujourd’hui, dans son jean propre et son T-shirt blanc qui proclamait « I LOVE WELLBORNE ». À la place du love était dessiné un cœur. Bien sûr, il était encore bien trop maigre. Depuis deux ans, Bobby avait du mal à se nourrir. Juste avant Contact, il plafonnait à cinquante kilos. Le médecin avait émis la possibilité de le mettre sous intraveineuse.
À présent, il avait recouvré son appétit, et bien que ses côtes fussent encore visibles sous le T-shirt, Annie put se rendre compte qu’il avait repris du poids.
Son sourire, qui étirait son visage terriblement émacié, était celui d’un mort-vivant. Mais c’était un sourire, un miracle en soi. Ses yeux brillaient dans le fond de leurs orbites creuses.
— Bonjour, Bobby.
Les mots avaient difficilement franchi la boule coincée dans sa gorge.
Il sauta de son lit où, assis en tailleur, il regardait un match de base-ball à la télévision.
— Ils ont dit que je pouvais sortir, aujourd’hui. Tu veux venir faire un tour avec moi, Annie ?
— Bien sûr, Bobby.
Il paraissait atrocement fragile alors qu’il descendait maladroitement les marches vers la pelouse, mais Annie ne doutait pas qu’il fût bon pour lui de prendre l’air. La compétence du personnel médical de Wellborne n’avait jamais été sujette à caution. Et puis, évidemment, depuis Contact, Bobby était immortel. Comme tout le monde. Mais elle avait encore du mal à s’en convaincre.
À trente-quatre ans, il marchait comme un vieillard et parlait comme un gosse. Un gosse de neuf ans, l’âge qu’il avait au moment de l’accident.
Annie traversa avec lui la pelouse ensoleillée.
Elle osa enfin une question :
— Tu te plais ici, Bobby ?
— C’est pas mal, répondit-il. On mange plutôt bien.
— Tu veux y rester ?
Il haussa les épaules. Elle reconnut le geste, particulier chez lui. Un geste qui disait : « Je sais pas. J’ai pas envie d’en parler. »
— Il fait beau, remarqua-t-elle.
C’était désespérant. Discuter du temps après vingt-cinq années de mutisme…
Bobby sourit.
— Qu’est-ce que tu fais de tes journées ? demanda-t-elle encore.
— Je regarde la télé. Je me souviens.
— Tu te souviens ? De quoi ?
— De plein de choses, depuis qu’ils sont venus.
Il se toucha la tête, du côté un peu déformé, et regarda vers le ciel : les Voyageurs.
— Annie… tu sais ce que je me rappelle ?
Elle serra les dents à l’idée de ce que cela pouvait être.
— Je me rappelle quand on jouait à chat…
Il lui toucha l’épaule et partit en courant gauchement.
Elle fit mine de le courser, heureuse de se souvenir, elle aussi. Durant tout l’été, ce dernier été, ils avaient joué à chat presque tous les soirs. Leur père était le médecin généraliste de Bruce, une petite ville canadienne perdue dans les champs de céréales. De toutes les pelouses de Bruce, celle des Gates était la plus grande, la plus verte.
Ils avaient un parcours bien défini : le long de la haie de troènes, autour du saule pleureur, surtout ne pas franchir le bord du trottoir – sinon c’était un gage –, et devant la niche du chien. Annie, d’un an plus âgée, aurait pu attraper Bobby comme elle le voulait. Mais elle aimait entendre son rire quand il évitait de justesse sa main tendue. Certains soirs, elle le touchait une fois, deux fois, le faisait courir un peu et, au bout du compte, le laissait gagner. D’autres fois, elle lui abandonnait la victoire dès le départ.
Et maintenant… elle avait du mal à croire qu’il puisse courir de nouveau. Le soleil inondait la grande pelouse d’une lumière éblouissante ; l’air était frais et pur. Il courait par petits bonds maladroits ; son jean menaçait de glisser de ses hanches osseuses. Il aurait été si facile de l’attraper.
Mais elle simulait une course effrénée. Bobby se retournait en riant à gorge déployée et Annie écoutait ce son lui réchauffer le cœur.
Quelquefois, bien sûr, il l’agaçait.
Le plus difficile, avec Contact, avait été d’affronter ce souvenir ; mais elle n’avait pas eu le choix. Bien sûr, elle avait accepté l’offre de vie éternelle, toutefois une partie d’elle-même, celle qui protégeait jalousement ce souvenir, avait crié : Annie ne mérite pas de vivre.
Elle avait dix ans, alors. Seulement dix ans. Une enfant. Impulsive, comme tous les enfants, sans doute.
Elle jouait avec son frère sur le toit de la maison ; c’était une des plus chaudes journées de la saison.
Monter sur le toit n’avait rien de bien sorcier. Il suffisait d’apporter l’échelle des vieux lits gigognes remisés au sous-sol, de sortir sur l’étroit balcon de la chambre d’Annie et d’escalader la pente raide des bardeaux. On pouvait alors s’allonger au faîte du toit et voir très loin, bien au-delà du château d’eau, de la route, au-delà des greniers à grains et de l’étendue dorée des champs de blé sur l’horizon.
Bobby avait peur du toit. Il fallait toujours qu’Annie l’aide à monter, l’aide à descendre. Parfois, cependant, elle tirait un plaisir coupable de cette peur. Bobby, plus jeune qu’elle, faisait souvent l’objet d’attentions dont elle était sevrée. C’était le bébé de la famille. Annie était toujours de corvée de vaisselle. Pas Bobby.