Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
La machine des Martiens est toujours là.
Tyler, pressé contre la masse chaude du lanceur, fixait intensément l’endroit, sur la route, où avait explosé le missile.
La fumée tourbillonna et s’évapora sous le souffle de la brise…
La route était totalement vide.
Murdoch ne put s’empêcher de se rendre sur le lieu de l’explosion, bien que, d’instinct, Tyler souhaitât disparaître aussi vite que possible.
Il ne restait plus rien du Serveur. Rien qu’une poussière fine, noire de suie, en arc de cercle sur la route.
— Beau coup, dit Murdoch.
— Merci.
— Je suppose que vous avez raison, mon colonel. On devrait mettre les bouts très vite.
— Mettons-les sans tarder, répondit Tyler.
C’était un modeste début. Mais c’était aussi, dans l’esprit de Tyler, la première victoire humaine venant après une longue humiliation. Il ferma les yeux alors que Murdoch conduisait le Hummer à un train d’enfer dans l’air frais d’octobre. Ils avaient eu un bel automne, songea Murdoch. Un très bel automne.
Au bout d’un temps, les criquets se remirent à chanter.
17
Les deux aigles
L’automne fit irruption le 3 octobre sur la côte de l’Oregon. Le ciel s’assombrit, l’humidité tomba en crachins et bruines, le crépuscule commença à grisailler le paysage tôt dans l’après-midi.
Matt craignait de ne plus revoir le soleil avant le mois d’avril. Il fut heureux de s’être trompé. Cinq jours avant la fête d’Halloween, les nuages s’écartèrent. Une dernière bouffée d’air chaud, en provenance d’Hawaii, vint stagner au-dessus de Buchanan. La rosée sécha sur les aiguilles des pins et l’herbe hésita à pousser de nouveau.
Au petit déjeuner, Matt se rappela le conseil de Cindy Rhee.
Parlez à votre fille.
La petite avait raison, bien sûr.
Il avait à peine parlé à Rachel, depuis Contact. Il avait été occupé – les visites à l’hôpital, le service des urgences, le comité…
Mais même lorsqu’il était avec elle durant ces interminables soirées en tête à tête, quand le soleil déclinait et que le vaisseau jetait sa lumière blafarde, ou que la pluie chuchotait sur le toit… même là, il ne pouvait se résoudre à franchir ce mur de silence.
Ces non-dits qui le minaient restaient coincés dans sa gorge.
Il avait trop conscience des changements qui s’opéraient en elle ; des néocytes, comme on les appelait, à l’œuvre dans son cerveau.
Qui la transformaient. Qui l’emportaient loin de lui.
En parler était ouvrir la porte à la douleur, et il ne le souhaitait pas. La douleur, il ne l’avait déjà que trop côtoyée dans sa vie. Il n’en voulait plus.
Mais peut-être le moment était-il venu.
Il la trouva assise à la table de la cuisine devant un bol de céréales ; pas coiffée, en chemise de nuit. Elle lisait un livre emprunté à la bibliothèque qu’elle maintenait debout contre la boîte de corn flakes : L’Idiot, de Dostoïevski ; Matt eut l’impression qu’elle tournait les pages un peu rapidement. Mais mieux valait ne pas trop s’interroger sur ce détail. Elle releva vers lui des yeux à la fois pleins d’espoir et méfiants.
Devant le comptoir, Matt commença à se préparer un café. Ses mains tremblaient imperceptiblement.
— Tu es occupée, aujourd’hui, Rachel ?
— Non.
— Ça te dirait d’aller te promener ? Je pensais qu’on pourrait monter au parc de la Vieille Carrière. C’est peut-être bien le dernier beau jour de l’année.
— Il y a longtemps qu’on n’y est pas allés, dit-elle.
— Ça te tente ?
Elle acquiesça de la tête.
Rachel comprenait que son père souhaitait parler, jeter quelque lumière sur les récents bouleversements. Et elle savait les difficultés que cela représentait pour lui.
Elle voulait l’aider, mais comment ?
Tandis que la voiture gravissait le mont Buchanan vers le parc, Rachel regardait, tapie dans la baie, la ville que la pluie avait rendue chatoyante comme un cristal. La cheminée de l’usine Dunsmuir ne fumait plus. Il y avait plus de deux semaines qu’elle était éteinte.
La voiture emprunta une petite route latérale juste près du château d’eau, et Rachel comprit subitement où ce détour les conduisait.
— La vieille maison !
Elle sourit, heureuse, tout à coup.
Ils l’avaient toujours appelée « la vieille maison ». C’était là que son père avait grandi. Avant, quand sa mère était encore là, ils y venaient de temps à autre. Deux ou trois fois l’an, quand Matt était d’humeur nostalgique. Ils passaient devant la vieille maison, et il leur racontait la ville, « sa » ville – Buchanan telle qu’elle avait été de nombreuses années auparavant. Et Rachel l’imaginait enfant, aussi bizarre que ça puisse être : son père, gosse de dix ans en jean et T-shirt sale, coupant à travers bois pour se rendre à l’école, ou, par de belles journées comme aujourd’hui, emportant ses sandwiches au beurre de cacahuète sur les falaises.
Il avait grandi dans la Floral Avenue, une appellation un peu pompeuse pour le cul-de-sac où s’entassaient une dizaine de pavillons des années 50, le dos tourné à la baie. Rachel reconnut immédiatement la vieille maison, bien que rien ne la distinguât des autres. Toit de tuiles et revêtement mural en crépi brun. Le numéro 7 était inscrit en chiffres dorés sur la boîte aux lettres. Son père ne connaissait pas les nouveaux locataires. Des étrangers. Il avait lui-même quitté la maison depuis plus de vingt ans.
Il n’y avait aucune autre voiture dans l’impasse. Matt s’arrêta, laissa tourner le moteur au ralenti.
— Mon grand-père est mort ici, dit-il.
Il regardait la maison, pas sa fille.
— J’avais dix ans. Il a vécu avec nous les trois dernières semaines de sa vie. Il est mort d’un cancer des os juste avant Noël. Mais il aimait parler, et il est resté lucide jusqu’à son dernier jour. Je lui tenais compagnie dans la chambre pour qu’il ait quelqu’un à qui parler. Il était né en 1899, un an avant le XXe siècle, tu te rends compte ? Il avait vingt ans au moment des mouvements ouvriers de 1919. C’était un sujet qui lui tenait à cœur. Seattle était la capitale du nord-ouest des IWW, les Ouvriers du monde, mais il y avait beaucoup de remous à Buchanan, aussi. À l’époque, Buchanan vivait surtout de l’industrie du bois. Quelques bars, un hôtel, la mairie, le port, des bûcherons qui venaient le week-end boire et se défouler… Les Wobblies s’étaient organisés à l’usine Dunsmuir. En 1919, ils ont lancé un ordre de grève générale à Seattle. Buchanan, par sympathie, a suivi. Et, comme à Seattle, la grève a été brisée à coups de matraque par la police. Ton arrière-grand-père – Willy, du côté Hurst de la famille – travaillait à Dunsmuir. Il a participé à la manifestation. Ils étaient deux cents à défiler dans Buchanan avec des bannières rouges. À l’époque, le maire était un certain Bill Gunderson, à la solde de la famille Dunsmuir ; il a fait appel à l’armée et les soldats ont chargé la manifestation avec des baïonnettes. Trois personnes ont trouvé la mort avant que le combat soit même terminé. Ils sont tous rentrés en sang chez eux. D’après Willy, le drapeau était le véritable enjeu de la bataille. Tout le monde hurlait : « Protégez le drapeau ! » Deux gars ont été blessés en voulant le défendre, l’un d’eux a perdu la vue ; le drapeau est tombé, mais Willy et un autre gars l’ont ramassé et emporté sur la colline, derrière la mairie, où ils l’ont planté dans le jardin municipal. Il y est resté dix minutes avant que les troupes viennent le piétiner.