Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
— N’est-ce pas ce qui serait arrivé, de toute façon ? Je serais allée à l’université, ou bien…
— On peut difficilement comparer. Je sais bien que tu ne serais pas éternellement restée adolescente. Tu aurais fait tes études, tu te serais peut-être mariée, tu aurais embrassé une carrière. Bien sûr. Mais bon Dieu, ça n’a rien à voir. À l’université, j’aurais pu t’appeler tous les week-ends, venir te voir. Mais l’année prochaine… peux-tu me garantir qu’on parlera encore le même langage ?
Elle détourna le regard.
— Alors qu’est-ce qu’il nous reste ? demanda-t-il. Quelques mois ?
Les yeux toujours sur le port, elle considéra la question avant d’y répondre :
— Peut-être quelques mois. Peut-être moins.
— Alors, c’est bien ça, tu t’en vas ?
— Oui.
— Avec tous les autres ?
— Oui.
— Où ? Quand ?
— Ce n’est pas… pas très clair, encore.
Rageusement, il jeta sa serviette sur la table.
— Papa, dit-elle, c’est à double tranchant, tu sais. Toi aussi, tu as fait un choix. J’ai des raisons de t’en vouloir, au même titre que toi.
— Ah oui ?
— Oui. Parce que tu vas mourir. Et pas moi. Et que ce n’était pas inéluctable.
Ils rentrèrent par la route de la côte.
— Tu connais mon intention de sauver cette ville, dit-il à sa fille.
— C’est ce que tu m’as dit, oui.
— Tu ne penses pas que ce soit possible ?
— Je… je ne suis pas sûre.
— Rachel, écoute-moi. Si tu sais quoi que ce soit de ce qui doit arriver à cette ville, à la planète… je te demande instamment de me le dire. Parce qu’on ne peut rien prévoir contre quelque chose qu’on ne peut même pas imaginer.
Elle demeura un long moment silencieuse au fond de son siège.
— Les choses continueront comme maintenant, dit-elle enfin. Du moins pour un temps. Peut-être jusqu’à l’hiver. Après… les gens commenceront à disparaître.
— À disparaître ?
— À abandonner leur corps physique. Oh, je sais que ça doit te sembler épouvantable… Mais ça ne l’est pas. Je t’assure que ça ne l’est pas.
— Si tu le dis, Rachel… Et qu’est-ce qui arrivera à ces gens ?
— Dans un premier temps, ils iront dans le vaisseau.
— Pourquoi « dans un premier temps » ? Ils n’y resteront pas ?
— Nous aurons un endroit à nous avant longtemps.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Un vaisseau pour humains ?
— En quelque sorte.
— Mais… dans quel but ? Pour quitter la Terre ?
— Peut-être. Papa, ces décisions n’ont pas encore été arrêtées. Mais la Terre fait l’objet de sérieuses études. On l’a vraiment martyrisée. Les Voyageurs ont déjà commencé à la nettoyer. À refermer certaines blessures que nous lui avons infligées. Ils purifient l’air de son excès de gaz carbonique…
— Parce qu’ils peuvent faire une chose pareille ?
— Oui.
— Admettons.
Il soupira.
— Donc les gens disparaissent. Donc Buchanan est vide.
— Nous ne disparaîtrons pas tous. Du moins pas tous en même temps… Comment appelle-t-on un jour comme aujourd’hui ? L’été indien ? Le dernier beau jour de l’année. La dernière occasion d’aller se baigner, peut-être, ou de se promener. Eh bien, je crois que les quatre ou cinq mois à venir seront comme un été indien pour beaucoup d’entre nous. Notre dernière chance de porter un corps humain et de profiter de la Terre.
— Une dernière chance avant l’hiver.
— Une dernière chance avant quelque chose de mieux. Mais même si tu quittais une vieille cabane pour un palais des Mille et Une Nuits, tu aurais tout de même envie de jeter un dernier coup d’œil sur ta cabane avant d’en fermer définitivement la porte.
Son regard était devenu vague, sa voix toute faible.
— C’est le berceau du genre humain. Et il n’est pas toujours facile de quitter le berceau.
Étrange, songea Matt, comme un jour si ensoleillé pouvait être aussi froid.
Le soir, après le dîner, elle se pelotonna confortablement dans un fauteuil, Dostoïevski sur ses genoux.
— Comment se fait-il que tu aies besoin de lire ça ? demanda-t-il. Tu ne peux pas t’en souvenir, tout simplement ?
— Je ne suis pas encore assez douée.
— Alors la bibliothèque est toujours ouverte ?
— Oui.
— Mais le temps viendra où elle fermera ses portes.
— Oui.
Elle releva les yeux vers lui. Il enfilait sa veste ; la soirée devenait fraîche.
— Tu sors ?
— Juste faire un tour.
— Tu veux que je vienne ?
— Merci, Rachel, mais non. Pas cette fois.
Il se gara sur le parking, non loin du ferry qui, l’été, emmenait les touristes jusqu’à l’île des Crabes, une tache de verdure, comme une émeraude sertie dans l’écrin bleu de la baie. Face à l’ouest, il pouvait admirer le ciel encore incendié, bien que la nuit commençât à tomber doucement.
Il venait souvent ici, après la mort de Celeste. Quand on a besoin de s’isoler et qu’on vit avec sa fille, il faut bien se ménager des lieux de retraite. Quoi de mieux qu’un parking pour trouver la paix dans le cocon de sa voiture ? Les gens supposent que vous attendez quelqu’un. Ils ne vous prêtent pas attention. On peut être seul avec sa peine… on peut même pleurer. Si on le fait discrètement, si on ne s’abandonne pas aux sanglots convulsifs qui attirent la compassion des badauds.
Ce n’était pas la même chose, aujourd’hui. Mais il avait besoin de solitude.
C’était l’heure où la lumière des réverbères frémit et où le paysage, les objets, perdent tout relief. L’heure des idées noires.
Qu’essayait-il de sauver, au juste ?
Que voulait-il à tout prix défendre, retenir, dans ce nouveau monde qu’ils façonnaient ? La guerre était finie. La maladie, apparemment, appartenait à un temps révolu. La famine aussi. Le mensonge n’avait plus de raison d’être.
Mais il n’avait jamais aimé la guerre, la maladie, la famine, la tromperie.
Alors quoi ?
Qu’avait-il aimé d’un amour si fort qu’il en avait refusé la vie éternelle ?
Quelque chose d’évanescent.
Quelque chose de fragile.
Une famille. L’enfance de Rachel. Celeste.
La possibilité d’un avenir humain.
Illusion, que tout cela. Il songea à la bannière de Willy, un vieux chiffon investi de gloire par le fanatisme d’un homme. Et aux aigles du Dos Aguilas, un merveilleux mensonge.
Le ciel au-dessus de la baie était vide.
Mais les aigles volent, songea-t-il. Ils volent quand on croit en eux.
Willy volait, lui aussi, pendant ces dix minutes de liberté sur la colline.
Je sauverai cette ville, se dit Matt.
Et si je ne peux pas sauver la ville… si ce n’est pas possible, alors… alors, devant Dieu, je jure d’essayer d’en sauver au moins quelque chose.
Ou quelqu’un.
18
Annie et Bobby
Le samedi où Matt emmena sa fille dans le parc de la Vieille Carrière, Annie Gates prenait la route de la côte en direction du sud. Elle roula durant presque une heure.
Ce trajet, elle le faisait depuis près de dix ans, maintenant. Un week-end sur deux ; parfois le samedi, parfois le dimanche.
Elle n’en avait jamais parlé, même à Matt.
Elle rendait visite à Bobby.
Bobby vivait dans une chambre de l’aile ouest d’un long bâtiment situé au beau milieu d’une pinède au bord de l’océan. La fenêtre donnait sur une large pelouse et sur une partie du parking où se gara Annie. Bien entendu, Bobby ne regardait que rarement par la fenêtre. Mais peut-être y avait-il du nouveau. Peut-être que Bobby commençait à apprécier la vue. Elle l’espérait.