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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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Il se tourna pour regarder Rachel.

— C’était sa victoire. Ce drapeau sanglant. Dix minutes. Et il voulait me le raconter avant de mourir. Il voulait que je sache qu’il n’était pas seulement un vieux bonhomme cloué au lit par la maladie. Il était Willy Hurst, et il avait sauvé le drapeau en l’arrachant aux mains des soldats.

— Tu ne m’avais jamais raconté tout ça, dit Rachel.

— C’est la première fois que j’ai vraiment compris que cette ville avait une histoire… comme les gens. Une ville est quelque chose qui vit, Rachel. Elle a une mémoire.

— Oui.

— Je ne peux pas la quitter. Pas sans avoir essayé de la sauver.

Rachel acquiesça tristement.

— Je sais.

— C’est comme ça que je vis les choses.

Il enclencha la vitesse et s’éloigna de la vieille maison pour reprendre la route en direction du parc de la Vieille Carrière. Le soleil matinal chauffait à travers les vitres.

— Maintenant, à ton tour, dit-il. Je veux savoir ce qui se passe pour toi.

Le parc de la Vieille Carrière était une crête boisée courant du flanc nord du mont Buchanan à l’océan, à un kilomètre de la carrière de pierre abandonnée qui lui avait donné son nom. Des sentiers de randonnée serpentaient entre les grands sapins ; le centre du parc avait été aménagé dans les années 70. Il y avait un kiosque à musique, un terrain de base-ball, un bac à sable. Pendant sa petite enfance, Rachel était régulièrement venue y jouer tous les étés.

Une fois, il y avait très longtemps, elle s’était blessée au front en tombant sur le bord du tourniquet. Matt avait nettoyé la plaie, avait mis un pansement. Elle se rappelait ses mains, de grandes mains chaudes. Des mains de médecin. Elle se rappelait leurs gestes assurés.

Ces souvenirs remontaient à sa mémoire, dernièrement. Normal. Cela faisait partie du changement.

Il marchait à côté d’elle tandis qu’ils traversaient l’aire de pique-nique ombragée, et son profil soucieux se superposait à l’image qu’elle gardait de lui. Il semblait avoir vieilli de plusieurs années en quelques semaines.

Ils s’assirent à une table qui leur permettait de voir le miroitement de l’océan à travers les arbres. Le soleil était très haut. Un couple de geais se chamaillait au-dessus d’eux.

Je veux savoir ce qui se passe pour toi. En fille obéissante, Rachel comptait fournir une réponse à son père. Mais ce n’était pas si simple.

Il y avait tant à dire.

— Papa, tu as ressenti ce qu’était Contact. Tu dois t’en souvenir, même si tu as refusé l’offre. Cette impression de portes qui s’ouvrent… cette promesse de lumière, d’espace… Ce sentiment d’être quelque chose qui ne se contente pas de vivre et de mourir mais qui perdure, qui change tout le temps, qui ne s’arrête pas.

— Je m’en souviens, oui, dit-il sobrement.

Il avait le visage figé, dénué d’expression, pâle sous le soleil.

— Ça ne t’a pas fait peur ?

— Pas quand j’ai compris ce que ça signifiait. Au début, j’ai eu du mal à accepter d’être aussi… transparente. Ils te parlent, mais de l’intérieur de toi. À ton âme, je suppose. Et ton âme leur répond. C’est effrayant, tu sais. Tu ne peux pas avoir de secrets, tu ne peux rien garder pour toi. Mais finalement tu comprends que tu ne passes pas devant un tribunal, que ce n’est pas saint Pierre à la porte du paradis. Ils ne t’offrent même pas le pardon, ce n’est pas leur problème – leur problème, c’est la conscience. Et alors tu commences à te rendre compte de leur grandeur. Ils sont grands grâce à la sagesse qu’ils ont acquise au cours des siècles. Tu sais, c’est un peu comme un superbe coquillage qui devient plus complexe et plus coloré si tu le regardes assez longtemps, chaque cavité renfermant d’autres cavités, avec l’écho des vagues qui chante dans l’albâtre…

Les yeux fermés, elle glissait dans l’extase, exaltée par ce souvenir puissant. Toutefois, elle s’aperçut à temps qu’elle risquait d’effrayer son père.

Elle se tourna vers lui, remarqua ses lèvres pincées.

— Je n’ai pas pu dire non, conclut-elle maladroitement.

— Malgré toutes les choses auxquelles tu dois renoncer ?

— Quelles choses ?

— La vie. Une vie normale. Une famille. La vie qu’ont menée les êtres humains depuis qu’ils sont descendus de leurs arbres.

— Mais je n’ai pas renoncé à tout ça. La vie continue comme avant. Les gens n’ont pas changé, papa. Chacun est unique et on a toujours des choses à partager avec les autres. Les gens continuent à se faire des amis, à tomber amoureux. Peut-être qu’on ne se marie plus à l’église, mais nous ne sommes certainement pas devenus des monstres incapables d’amour.

— J’ai du mal à le croire.

— Je ne sais pas comment te convaincre, dit-elle.

— Ce qui me gêne, c’est ce mécanisme qui modifie ton cerveau. Qui le transforme physiquement. Rachel, c’est là que se trouve l’amour. La loyauté, la confiance… même la façon dont on perçoit la vérité. J’essaie de me dire que tout ça relève d’un acte volontaire de ta part, qu’on n’est pas en train de te jeter de la poudre aux yeux… mais j’ai vu des chirurgiens provoquer un état de béatitude rien qu’avec une électrode dans le cortex cérébral.

— Ai-je changé, papa ?

— Oui. Tu ne t’exprimes plus de la même manière. Tu ne t’en rends pas compte ?

— Si, je sais. Mais moi. Tout ce qui constitue Rachel. Est-ce que ça, c’est différent ?

Il garda le silence un long instant. Finalement il détourna le regard ; la douleur dans ses yeux était presque insoutenable.

— Je ne sais pas, Rachel. Honnêtement, je ne sais pas.

Elle se sentit au bord des larmes. Elle ne demandait pas à être comprise. Elle voulait simplement qu’il l’étreigne. Qu’il la prenne dans ses bras et lui murmure que tout allait bien, qu’il l’aimait toujours.

La voix tremblante, indignée, elle ne put que protester :

— Je ne suis pas différente.

Pas en elle. Pas dans l’essence même de son être.

Le jour des quatre ans de Rachel, Matt l’avait surprise en train d’écrire sur le mur du salon avec les crayons offerts pour son anniversaire – de superbes gribouillis artistiques vert pomme et orange. Le mur avait été repeint deux semaines plus tôt et, aux yeux de Rachel, il devait avoir ressemblé à une grande feuille de papier blanc n’attendant que ses savantes arabesques.

Matt avait dû régler la facture des travaux la même semaine où l’assurance de la voiture venait à échéance. La famille Wheeler tirait le diable par la queue. Les repas de Celeste étaient à base de pâtes et de pommes de terre ; pas de viande pendant un temps. Le tricycle de Rachel, qu’elle n’avait même pas daigné regarder depuis le matin, avait épuisé les dernières réserves de leur carte Visa.

Le gribouillage, en conséquence, l’avait passablement fait sortir de ses gonds.

Il lui avait arraché le crayon de la main et l’avait écartée du mur.

— Méchante, Rachel ! avait-il dit. Mal ! Mal !

Elle s’était assise par terre, son petit visage tourmenté.

La colère de Matt avait presque instantanément fait place au remords. Rachel, à travers ses larmes, balbutiait :

— Rachel… pas méchante !

Il trouva la remarque tout à fait pertinente. Et eut envie de se tirer une balle dans la tête.

Il souleva sa fille dans ses bras.

— Tu as raison, Rachel. Tu n’es pas méchante. Mais il ne fallait pas écrire sur le mur. Même les gens bien font des erreurs, quelquefois, tu sais. C’est ce que je voulais dire. Ce n’est pas bien d’écrire sur le mur. Mais ce n’est pas pour ça que tu es méchante, c’est vrai.

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