La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Il le dévore, on dirait ! s’exclama Henriette. Le caramel et le papier !
— Il essaie de lire la blague écrite dessus !
— Parce qu’il lit ?
— Ah ça ! Il en fait des merveilles, ce gosse-là ! J’en reviens pas. Sais pas à quoi ils pensaient quand ils l’ont fabriqué, mais ils devaient pas se raconter des fadaises !
Elle laissa la petite bonne parler de l’enfant, des progrès étonnants qu’il faisait chaque jour, de ses mines enjouées ou courroucées, de l’état de ses dents, de ses pieds, de ses selles bien moulées.
— Lui manque que la parole ! Et si vous voulez mon avis, ça va pas tarder !
Henriette essayait de paraître intéressée, écouta encore quelques anecdotes surprenantes de la part d’un enfant de cet âge, puis la coupa.
Elle n’allait pas commencer à s’attendrir devant un rejeton qui bavait sur un papier de Carambar.
— Et la mère ? Elle va bien ? Je ne la vois plus au parc…
— Ne m’en parlez pas ! Elle a le mal de vivre.
— Et ça se traduit comment ?
— Une langueur terrible.
— Comment ça ? Avec tout le bonheur qui vient d’entrer dans sa vie ?
— C’est à y rien comprendre ! dit la fille en secouant la tête. Elle passe ses journées au lit. Elle pleure tout le temps. Ça lui a pris un matin. Elle s’est réveillée, s’est assise sur son lit, a mis un pied à terre, m’a dit je crois bien que j’ai la grippe, je me sens faible, je vois tout tourner et elle s’est recouchée… et depuis, elle n’en finit pas de se traîner. Le pauvre monsieur sait plus quoi faire ! Il a des croûtes sur le crâne à force de se gratter la tête. Même le petit, il gazouille plus. Il est plongé dans ses lectures, il attrape tout ce qui lui tombe sous la main et je vous le dis, bientôt il lira tout seul ! Forcément, y a plus personne pour l’amuser, il s’ennuie, alors il lit !
Henriette écoutait, émerveillée. Elle en aurait baisé l’air qu’elle respirait. Ainsi ça marchait ! C’était comme la brûlure : Josiane allait disparaître par enchantement.
— Mon Dieu ! Mais c’est terrible ! fit-elle d’une voix qu’elle voulait pleine de compassion, mais qui hennissait de bonheur. Pauvre monsieur !
La fille opina et enchaîna :
— Il tourne en rond comme une bourrique. Elle reste couchée toute la journée, veut voir personne, veut même pas qu’on ouvre les rideaux, la lumière lui fait mal aux yeux. Jusqu’à Noël, ça allait encore. À Noël, elle s’est levée, elle a même reçu du monde, mais depuis c’est terrible !
Henriette lisait sur les lèvres de la fille son bulletin de victoire.
— Je dois tout faire. Le ménage, la cuisine, le linge et le gosse ! J’ai pas une minute à moi ! Sauf quand je sors le promener… là, je respire un peu, je peux lire un bouquin.
— Ça arrive parfois, vous savez, ces dépressions. On appelle ça le retour de couches. Enfin, de mon temps, on appelait ça comme ça.
— Elle refuse d’aller au docteur. Elle refuse tout ! Elle dit qu’elle a des papillons noirs qui volent dans sa tête. J’vous jure, c’est ses propres mots. Des papillons noirs !
— Mon Dieu ! soupira Henriette. À ce point-là !
— Puisque je vous le dis ! Ça m’arrange pas, moi. Et impossible de lui faire entendre raison ! Elle dit que ça va bien finir par passer. Ce qui va se passer, c’est qu’on va tous partir !
— Oh ! Pas lui quand même ! Il l’aime sa Josiane ! avait protesté Henriette qui avait du mal à contenir sa joie.
— Vous en connaissez beaucoup d’hommes qui endurent la maladie ? Quinze jours, oui, mais pas plus ! Là, ça fait des semaines que ça dure ! J’en donne pas cher de ce ménage. C’est dommage pour l’enfant. C’est toujours eux qui trinquent dans ces cas-là…
Ses yeux s’étaient abaissés sur le bébé qui les regardait intensément comme s’il essayait de comprendre ce qui se disait au-dessus de sa tête.
— Pauvre biquet, avait chuchoté Henriette. Il est si mignon ! Avec ses boucles rouges et ses gencives à vif.
Elle s’était baissée vers le marmot, avait voulu poser la main sur sa tête. Il avait poussé un cri strident, s’était raidi et avait reculé au fond de la poussette afin d’échapper à sa caresse. Pire : il avait joint ses pouces et ses deux index et avait brandi vers elle une sorte de losange menaçant en hurlant pour qu’elle s’éloigne.
— Oh, ben ça ! On dirait que vous êtes le diable ! Dans L’Exorciste, c’est comme ça qu’on éloigne le Malin !
— Mais non, c’est mon chapeau ! Il lui fait peur. Ça fait souvent ça avec les enfants.
— C’est sûr qu’il est bizarre. On dirait une soucoupe volante. Ça doit pas être pratique dans le métro !
Henriette se retint de la rembarrer. Est-ce que j’ai une tête à prendre le métro ? Sa bouche se tordit pour empêcher une réplique cinglante de s’échapper. Elle avait besoin de cette gamine.
— Allez, avait-elle dit en se levant, je vous laisse à votre lecture…
Elle avait glissé un billet dans le sac entrouvert de la fille.
— Oh ! Faut pas. Je me plains comme ça, mais ils sont bons pour moi…
Henriette s’en était allée, un sourire aux lèvres. Chérubine avait bien travaillé.
Tout cela coûtait de l’argent, c’est sûr, calculait Henriette en chemise de nuit, caressant sur sa cuisse sa brûlure rose et lisse, mais c’était aussi un investissement. Bientôt Josiane ne serait plus qu’une loque. Avec un peu de chance, elle deviendrait amère, agressive. Elle repousserait le père Grobz, le chasserait de son lit. Marcel, désemparé, reviendrait vers elle. Il pouvait être si benêt. Elle avait toujours été étonnée qu’un homme aussi redoutable en affaires puisse être aussi naïf en amour. Et puis, la petite bonne avait raison, les hommes n’aiment guère les malades. Ils les supportent un moment, puis se détournent.
Peut-être maintenant, se dit-elle en se glissant dans son lit, serait-il temps de passer à l’étape suivante de mon plan : me rapprocher de Grobz, faire semblant de discuter des termes du divorce, me montrer douce, compréhensive, faire preuve de repentir. Battre ma coulpe. L’endormir et le ferrer. Et cette fois-ci, il ne s’échapperait plus.
Et si ça ne marchait pas, il y aurait toujours le plan B. Iris était revenue à la vie, semblait-il. Elle avait eu un beau sourire triomphant quand elle était descendue du taxi. Plan A, plan B… Elle serait sauvée !
Gary et Hortense, dans un Starbucks café, savouraient un cappuccino. Gary était venu retrouver Hortense pendant sa pause-déjeuner ; ils regardaient à travers la vitrine passer les gens sur le trottoir en trempant leurs lèvres dans la mousse blanche et épaisse. C’était un de ces jours d’hiver que les Anglais appellent « glorieux ». What a glorious day ! se lancent-ils, le matin, en se saluant d’un large sourire satisfait comme s’ils en étaient personnellement responsables. Ciel bleu, froid vif, lumière éclatante.
Hortense aperçut un homme qui marchait tout en finissant de s’habiller d’une main et de manger un donut de l’autre. En retard ! En retard ! chantonna-t-elle en étudiant sa démarche de pingouin pressé. Il était si occupé qu’il ne vit pas la paroi transparente d’un abri de bus et la heurta de plein fouet. Sous le choc, il se plia en deux et lâcha tout ; Hortense éclata de rire et reposa la tasse qu’elle tétait doucement.
— Ben… On dirait que t’as la pêche ! déclara Gary d’un ton sinistre.
— Pourquoi ? Tu l’as pas, toi ? répondit Hortense sans quitter l’homme des yeux.
Il était maintenant à quatre pattes et tentait de rattraper le contenu de son attaché-case renversé sur le trottoir. Le flot des passants s’ouvrait pour l’éviter et se reformait aussitôt après l’obstacle franchi.
— Hier soir, j’ai été convoqué par ma grand-mère…