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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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Elle n’avait plus les moyens de s’offrir les services de Clochette. Un sou était un sou, elle devait veiller à faire des économies. La nuit, quand elle se relevait pour aller aux toilettes, elle se servait d’une lampe de poche et ne tirait la chasse d’eau qu’une fois sur trois. Au début, cette traque des dépenses superflues l’avait irritée, humiliée. Mais là elle s’était prise au jeu et reconnaissait volontiers que cela mettait un peu de piment dans son quotidien. Par exemple, le matin, elle se fixait une somme à ne pas dépasser de toute la journée. Aujourd’hui, pas plus de huit euros ! Il lui fallait parfois des trésors d’imagination pour remplir son contrat. Mais la nécessité rend ingénieux. Un matin, prise d’une soudaine audace, elle avait décidé : zéro euro ! Elle avait eu un petit hoquet de surprise. Zéro euro ! Qu’avait-elle dit là ? Il lui restait quelques biscuits, du jambon, de l’Orangina, du pain de mie, mais pour la baguette tiède du matin, le tube de rouge Bourjois à Monoprix, il lui faudrait trouver un stratagème. Elle était restée dans son lit jusqu’à ce que midi sonne. Elle se tortillait, supputait, imaginait des chemins détournés pour ramasser une monnaie égarée, un tube de rouge qui roule du présentoir et qu’elle pousserait du pied jusqu’à la sortie à la barbe du vigile, elle roucoulait d’aise, plissait un nez redevenu féminin, d’exquises fossettes de plaisir creusaient ses joues rêches et plissées, elle gloussait, oh ! la la ! quelle aventure ! Puis, n’y tenant plus, elle s’était levée, avait roulé ses mèches sous le chapeau, enfilé une blouse, une jupe, un manteau et avait posé le pied en conquérante dans la rue. Courage, s’était-elle dit, alors que le vent lui coupait les yeux et en faisait jaillir des larmes. Le froid lui mordait les doigts, et elle n’avait pas assez de ses deux mains pour maintenir en place la large galette qui menaçait de s’envoler de son crâne. Elle sentit de la boulangerie voisine s’exhaler une douce odeur de baguette chaude. Elle regarda tout autour d’elle, cherchant un moyen de parvenir à ses fins, et regretta soudain de s’être laissée aller à cette extrémité : zéro euro tout de même ! Elle avait serré les dents, relevé le menton. Était restée un long moment, immobile, cherchant des yeux une solution qu’elle ne trouvait pas. Partir sans payer ? Faire une dette ? C’était tricher. Des larmes de froid lui brûlaient les pommettes, elle secouait la tête, découragée, quand soudain, jetant les yeux à terre, elle avait aperçu un mendiant. Un pauvre hère à canne blanche qui avait placé à portée de main sa sébile. Une sébile, ma foi, bien garnie. Sauvée ! Dans le paroxysme de sa convoitise, elle avait cherché dans les cimes ce qu’elle avait à ses pieds. Un soupir de bonheur s’était échappé de ses lèvres. Elle avait tressailli de joie ; son esprit s’était rasséréné aussitôt. Elle avait essuyé la sueur de son front, étudié calmement la situation, les passants sur l’avenue, sa position. L’aveugle avait allongé ses jambes maigres sur le macadam et tapait du bout de sa canne blanche afin d’attirer l’attention. Elle avait regardé à droite, regardé à gauche et avait vidé la sébile d’un rapide tour de poignet. Neuf pièces d’un euro, six de cinquante centimes, trois de vingt et huit de dix ! Elle était riche. Elle en aurait presque embrassé l’aveugle et était remontée en courant chez elle. Le rire habitait ses grandes rides et elle avait refermé la porte, laissant éclater sa joie. Pourvu qu’il soit là le lendemain ! S’il revient, s’il ne s’aperçoit de rien, je redouble mon pari de zéro euro quotidien !

L’aventure lui chatouillait le ventre, elle n’avait plus faim.

Il était revenu. Assis sur le trottoir, un bonnet sur les yeux, des lunettes fumées, un lambeau d’écharpe autour du cou et des mains atrocement mutilées. Elle prenait bien soin de ne pas le regarder afin de ne pas ressentir, au lieu du délicieux frisson du danger couru, les tourments d’une conscience peu habituée à commettre des larcins.

Cette quête de la dépense zéro rendait ses journées passionnantes. On oublie souvent de mentionner cette volupté hors la loi des nécessiteux obligés de chaparder, pensait Henriette. Ce plaisir interdit qui transforme chaque instant de la vie en aventure. Parce que si, par malchance, le mendiant changeait de lieu, il lui faudrait trouver une autre victime. C’est pour cette raison qu’elle avait décidé de ne lui voler chaque fois que quelques pièces, lui laissant de quoi subsister. Et pour qu’on ne pense pas qu’elle le dévalisait, elle faisait tinter les pièces dérobées afin qu’on croie qu’elle les déposait au lieu de les prélever.

Ce fameux jour donc, ce matin où elle attendait que le fer chauffât, elle s’était demandé soudain si l’aveugle était bien à sa place et, prise d’angoisse, voulant vérifier sur-le-champ si sa pitance journalière serait assurée, elle s’était levée brusquement et avait renversé le fer chauffé à blanc sur sa cuisse, la brûlant atrocement. Des lambeaux entiers de peau s’arrachèrent quand elle retira le fer rouge. Le sang coulait de la peau écorchée. Elle poussa un cri affreux, courut chez sa concierge, lui montra sa blessure, la suppliant d’aller chercher une pommade ou demander conseil à la pharmacienne au coin de la rue. C’est alors que cette brave femme, qu’elle avait autrefois accablée des cadeaux dont elle ne voulait plus, la fit entrer dans sa loge, décrocha le téléphone et composa, d’un air mystérieux, un numéro.

— Dans quelques minutes, vous n’aurez plus le feu et, dans une semaine, la peau sera rose et belle ! lui assura-t-elle, tapant sur le cadran avec des airs de conspiratrice.

Puis elle lui avait passé son interlocutrice.

Il en fut ainsi. Le feu disparut puis la chair boursouflée se lissa comme par enchantement. Chaque matin, Henriette, éberluée, constatait la guérison éclair.

Il lui en avait quand même coûté cinquante euros et elle avait eu beau grimacer, la guérisseuse au bout du fil n’en démordait pas. C’était son prix. Sinon elle soufflait sur le téléphone et la douleur revenait. Henriette avait promis de payer. Plus tard, en possession du précieux numéro, elle avait appelé celle qu’elle avait déjà baptisée la sorcière. Elle l’avait remerciée, avait demandé à quelle adresse envoyer le chèque puis, sur le point de raccrocher, s’était entendu proposer :

— Si vous avez besoin d’autres services…

— Qu’est-ce que vous faites à part guérir les brûlures ?

— Les foulures, les piqûres d’insectes, les venins, les zonas…

Elle débitait sur un ton mécanique un catalogue de services à la carte.

— Les inflammations diverses, pertes blanches, eczéma, asthme…

Henriette l’avait interrompue. Une idée lui était venue, fulgurante :

— Et les âmes ? Vous travaillez les âmes ?

— Oui mais c’est plus cher… Retour d’affection, dépression, chasse aux esprits, désenvoûtement…

— Et vous envoûtez aussi ?

— Oui, et c’est encore plus cher. Parce qu’il faut que je me protège si je ne veux pas prendre de choc en retour…

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