La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Quelle va être ma vie ? se demandait Iris en essuyant du bout du doigt la buée sur la vitre. Il va bien falloir que je sorte, que j’affronte les autres. Ces bouches assoiffées de calomnies qui se sont gargarisées en évoquant mon cas, ces derniers mois. Elle entendait leurs chuchotis malveillants, leurs sifflements de commères : la belle Iris Dupin se meurt dans une clinique de la région parisienne. Elle poussa un soupir. Il faudrait que je trouve une parade. Un cheval de Troie qui me fasse réintégrer cette bonne société cruelle et fétide. Bérengère ? Trop légère. Elle ne fait pas le poids. Un homme ? Un homme riche et puissant. Un homme en vue qui me voie. Elle eut un petit rire. Dans mon état ! Je suis devenue invisible. Il ne me reste plus qu’à séduire mon mari. Ma mère a raison. Cette femme a souvent raison. C’est une avisée, une coriace. Il ne reste donc que Philippe. Je n’ai pas le choix. C’est ma seule carte à jouer. Il est épris de cette dinde de Joséphine. Un éléphant dans un magasin de tasses de thé. Elle renverserait les tables sur son passage si je l’emmenais déjeuner et serait capable de remercier chaudement la fille du vestiaire d’avoir bien rangé son manteau. Soudain, elle se redressa et frappa du plat de ses deux mains sur son sac.
Pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ?
Ce serait Joséphine, son cheval de Troie ! Mais bien sûr ! C’est avec elle qu’elle s’afficherait. Qui mieux qu’elle pourrait signifier au monde parisien que l’histoire du livre n’était qu’une affaire injustement exagérée. Un de ces ragots enflés jusqu’à la démesure qu’une piqûre d’épingle fait éclater. Leur faire croire à ces bouches d’égout que cette histoire n’était qu’un terrible malentendu, un arrangement entre les deux sœurs. L’une voulait écrire, mais refusait de signer, d’apparaître en public, l’autre, que la plaisanterie amusait, consentit à jouer un rôle. Elles voulaient juste s’amuser. Comme lorsqu’elles étaient petites et inventaient des jeux de rôle. Ce qui aurait dû être un divertissement était devenu un scandale. Et si elles devaient être coupables, c’est de ne pas avoir prévu le succès.
Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? C’est à force de ruminer dans cette clinique. Je perdais toute créativité, abrutie par des petites pilules de toutes les couleurs. Ce n’est pas mon mari que je dois reconquérir en premier, c’est Joséphine. Elle sera mon sésame, la clé de mon retour au monde. Elle ne doit pas supporter d’être fâchée avec moi et doit rougir de honte à l’idée d’avoir séduit mon mari. Les flammes de l’Enfer lui lèchent les doigts de pieds et chauffent à blanc sa conscience. Je l’inviterai à déjeuner dans un restaurant connu. J’aurai réservé une table bien en vue. M’afficher avec celle qu’on prétend ma victime suffira à museler les langues des vipères. Elle imaginait déjà les dialogues aux tables voisines : ne sont-ce pas les sœurs ennemies, attablées là-bas ? Mais oui ! Je croyais qu’elles étaient fâchées ? Ce n’était pas si terrible alors, puisqu’elles déjeunent ensemble ? L’oubli descendrait sur ce monde à la mémoire trouée comme une passoire. Trop de vilenies à mémoriser pour se permettre le luxe de se souvenir de toutes. Et ainsi, sans m’abaisser, sans m’expliquer, sans m’excuser, je reprendrai ma place et effacerai la bave des ragots. Lumineux. Enfantin. Efficace. Elle eut envie de s’applaudir. Et après, décida-t-elle, en tapotant son sac Chanel, enchantée et légère, je n’aurai plus qu’à reprendre mon mari.
Elle sortit un tube de rouge à lèvres et retoucha son sourire.
Il me faudra racheter un tube de ce rouge à lèvres.
Remettre ma garde-robe à jour.
Prendre rendez-vous chez le coiffeur.
Me faire poser des extensions pour retrouver mes cheveux longs.
Beauté des mains, beauté des pieds.
Botox.
Vitamines bonne mine.
Maillot brésilien.
Puis danse du ventre, puisqu’il le faut bien !
Le paysage avait changé. Elle apercevait les tours de la Défense, et plus loin, les arbres du bois de Boulogne. Les immeubles en pierre de taille remplaceraient bientôt les barres en béton et les réverbères se feraient plus gracieux. Elle avait toujours su se sortir des pires situations par un tour de passe-passe. Il fallait lui reconnaître cette qualité. Je ne sais peut-être pas faire grand-chose, mais je camoufle mes crimes en beauté.
Elle s’étira et étendit les bras.
— Ça a l’air d’aller déjà mieux, remarqua Henriette. Est-ce de reconnaître le chemin de l’écurie qui fouette ton humeur ?
— Il faut se méfier de l’eau qui dort, ma chère mère. Les pires desseins fermentent sous l’apparente quiétude. Mais tu le sais, n’est-ce pas ? On n’est jamais tout à fait celle que les autres croient.
Elle se pencha vers le chauffeur et lui demanda de s’arrêter.
— Je crois que je vais finir à pied. Cela me fera du bien et achèvera de me donner ce coup de fouet dont tu parlais !
Henriette lança un regard affolé au compteur. Iris surprit son regard.
— Je te laisse payer… Je n’ai pas d’argent sur moi. Désolée.
— Si j’avais su, on serait rentrées en bus ! bougonna Henriette.
— Ne présume pas de tes forces… Tu hais les transports en commun.
— Ça sent l’oignon vert et les pieds !
Iris lui dédia son fameux sourire. Celui qui ignorait les compteurs de taxi et les embûches de la vie. Un rire malicieux traversa ses yeux. Henriette fut rassurée. Elle paierait la course, mais serait bientôt remboursée au centuple. Elle avait eu des frais importants ces derniers temps, des frais imprévus. Mais si tout marchait comme elle en avait été assurée, cette saleté de secrétaire ne l’emporterait pas au paradis. D’ailleurs, à l’heure qu’il était, elle devait déjà moins faire son intéressante.
À l’heure qu’il était, elle ne devait même plus être intéressante du tout.
De retour chez elle, debout dans la salle de bains, dans sa longue chemise de nuit, Henriette Grobz réfléchissait. Si le plan A ne donnait pas satisfaction, le plan B, avec Iris, était en route. Sa journée avait été, malgré le compteur du chauffeur de taxi – quatre-vingt-quinze euros sans le pourboire ! –, positive.
On ne l’aurait plus comme ça. Avec Marcel, elle avait péché par négligence. Elle s’était laissée aller, avait cru que sa vie était toute tracée. Grossière erreur. Mais elle avait appris une leçon : ne jamais se laisser bercer par l’apparente sécurité, prévoir, anticiper. Une vie de femme au foyer se règle comme une entreprise. La concurrence est partout, prête à vous débarquer ! Elle l’avait oublié, et le réveil avait été brutal.
Plan A, plan B. Tout était en place.
Elle contempla avec tendresse la trace ancienne d’une brûlure sur sa cuisse. Un pâle rectangle de chair rose, lisse et doux.
Et dire que tout était parti de là ! Un simple accident domestique et elle avait repris du poil de la bête ! Quelle bonne idée elle avait eue, ce jour-là, c’était au début du mois de décembre, de décider de faire son chignon, toute seule ! Elle s’en félicitait chaudement en caressant le rectangle rose.
Ce jour-là, elle se souvenait très bien, elle était allée chercher son fer à défriser dans le placard de la salle de bains. Un siècle qu’elle ne l’avait plus utilisé ! L’avait branché. Avait démêlé ses longues mèches qui accrochaient le peigne comme du foin sec, les avait séparées en paquets égaux et attendait patiemment que le fer chauffât pour les lisser une par une et les monter ensuite en chignon sur le sommet du crâne. Il fallait qu’elle apprenne à se coiffer sans l’aide de Clochette, sa petite coiffeuse. Avant, au temps béni où Marcel Grobz remplissait sa bourse, Clochette venait la coiffer chaque matin, avant de filer à son salon parisien. Elle l’avait baptisée Clochette parce qu’elle accomplissait des merveilles avec ses doigts de fée. Et qu’elle oubliait toujours son nom. Et puis ça avait un petit air affectueux, qui valorisait cette pauvre fille au demeurant assez ingrate et diminuait le montant des pourboires.