La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Les médecins avaient donné leur accord, Philippe avait payé la note, Carmen l’attendait à la maison.
— Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? demanda Iris, une fois assise dans le taxi, les mains posées sur ses genoux. À part une bonne manucure…
Elle glissa ses mains sous son sac pour dissimuler ses ongles abîmés.
— J’étais bien dans ma petite chambre. Personne ne venait me déranger.
— Tu vas te battre. Reprendre ton mari, retrouver ton rang et ta beauté que tu as tendance à négliger. Une poignée d’arêtes ! Voilà ce que tu es devenue ! On se coupe en t’embrassant. Une femme qui se laisse aller est une femme sans avenir. Tu es trop jeune pour te cloîtrer.
— Je suis foutue, dit Iris d’une voix calme comme si elle constatait un fait.
— Taratata ! Tu fais un peu de gym, tu te remplumes, tu te maquilles et tu récupères ton mari. Un homme, ça se harponne avec une bonne danse du ventre. Apprends à te déhancher !
— Philippe…, soupira Iris. Il vient me voir par charité.
Je le gêne, se dit-elle. Il ne sait pas quoi faire de moi. Il ne faut pas gêner quand on ne vous aime plus. Il faut se faire oublier, devenir toute petite pour ne pas précipiter la chute. Attendre que l’autre vous oublie, oublie les griefs qu’il a contre vous. Espérer qu’il vous reprenne, une fois l’orage passé.
— Fais un effort !
— J’ai plus envie…
— Tu vas la retrouver, l’envie, sinon tu finiras comme moi : vêtue de chandails qui grattent, à manger du thon à l’huile de vidange et des petits pois de chez Ed l’épicier !
Iris se redressa, une lueur amusée dans les yeux.
— C’est pour ça que tu me sors de là ? Parce que tu n’as plus d’argent, que tu comptes sur Philippe pour te remplumer ?
— Ah ! Je vois que tu vas mieux, tu reprends du poil de la bête !
— Tu n’es pas venue souvent durant ces semaines à la clinique. Ton absence fut remarquable.
— Ça me déprimait.
— Et soudain, tu viens parce que tu as besoin de moi ou plutôt de l’argent de Philippe. C’est désespérant !
— Ce qui est désespérant, c’est que tu renonces alors que Joséphine, elle, parade. Elle est allée déjeuner chez ce porc de Marcel. Au bras de ton mari !
— Je sais, il me l’a dit… Il ne se cache pas, tu sais. Il ne fait même pas cet effort… Je préférerais qu’il me mente, ça me laisserait un espoir. Je pourrais me dire qu’il me ménage, qu’il tient encore à moi.
— Et tu laisses faire ?
— Que veux-tu que je fasse ? que je pleure ? que je m’accroche à ses basques ? C’était bon de ton temps. Aujourd’hui, la pitié, ça ne marche plus. C’est la compétition partout, même en amour. Il faut du nerf, toujours plus de nerf, de l’assurance, de l’aplomb et j’en manque cruellement.
— Ce n’est pas grave. Tu vas réapprendre…
— En plus, je ne suis même pas sûre de l’aimer. Je n’aime personne. Même mon fils m’indiffère. Je ne l’ai pas embrassé pour Noël. Pas eu envie de me baisser vers lui pour lui donner un baiser ! Je suis un monstre. Alors mon mari…
Elle avait prononcé ces derniers mots d’un ton léger comme si cette observation l’amusait plus qu’elle ne la navrait.
— Qui te demande de l’aimer ? C’est toi qui dates, ma pauvre chérie !
Iris se tourna vers sa mère et décida que la conversation devenait intéressante.
— Tu ne l’as jamais aimé, papa ?
— Quelle remarque idiote ! C’était un mari, on ne se posait pas toutes ces questions. On se mariait, on vivait ensemble, parfois on riait, d’autres fois on ne riait pas, mais on ne souffrait pas pour autant.
Iris ne se souvenait pas d’avoir entendu son père et sa mère rire ensemble. Il riait tout seul des bons mots qu’il inventait. Quel drôle d’homme ! Il ne prenait pas de place, il parlait peu, il est mort comme il a vécu : sans faire de bruit.
— De toute façon, poursuivait Henriette, l’amour, c’est un attrape-couillon qu’on a inventé pour vendre des livres, des journaux, des crèmes de beauté, des places de cinéma. En réalité, c’est tout sauf romantique.
Iris bâilla :
— Tu aurais peut-être dû réfléchir avant de nous mettre au monde… C’est un peu tard, non ?
— Quant au sexe dont vous faites si grand cas aujourd’hui, n’en parlons pas… C’est un pensum répugnant qu’on se force à accomplir pour satisfaire l’homme qui s’agite au-dessus de vous.
— De mieux en mieux. Tu voudrais me donner envie de retourner dans ma chambre de malade, que tu ne t’y prendrais pas autrement !
— Mais tu n’es pas sortie pour tomber amoureuse ! Tu es sortie pour reprendre ton rang, ton appartement, ton mari, ton fils…
— Mon compte en banque et le partager avec toi ! J’ai compris. Mais j’ai peur de te décevoir.
— Je ne te laisserai pas glisser sur la pente du désespoir. C’est trop facile ! Je vais te reprendre en main, ma petite fille. Compte sur moi !
Iris sourit avec une sorte de désenchantement calme et tourna son beau visage mélancolique vers la vitre. Qu’est-ce qu’ils avaient tous à vouloir qu’elle s’agite ? Le médecin qui la soignait lui avait trouvé un professeur de gymnastique qui allait venir chez elle la « reconnecter avec son corps ». Quel jargon horrible ! Comme si j’étais une rallonge qu’on branche sur une prise électrique. C’était un jeune médecin. Grand, doux, les cheveux châtains, les yeux bruns ronds comme des billes, une barbe de barde mélancolique. Un homme précis et sans mystère, avec lequel on est sûre de ne jamais souffrir. Un homme qui doit toujours être à l’heure. Il l’appelait madame Dupin, elle l’appelait docteur Dupuy. Elle pouvait lire, dans ses yeux, le diagnostic précis qu’il était en train d’établir. Elle pouvait presque déchiffrer le nom des médicaments qu’il allait lui prescrire. Elle n’éveillait aucun trouble en lui. Avant d’entrer dans cette clinique feutrée, je plaisais encore. Les regards des hommes ne glissaient pas sur moi comme ceux du docteur Dupuy. Ma mère a raison, je dois me reprendre. Je n’ai qu’à mentir, prétendre que j’ai cinq ans de moins et remplir mon mensonge de Botox.
Elle chercha à tâtons son poudrier dans son sac et l’ouvrit afin de se contempler dans la glace. Elle aperçut deux taches bleues immenses et graves qui la regardaient. Mes yeux ! Il me reste mes yeux ! Tant que j’ai mes yeux, je suis sauvée ! Ça ne vieillit pas, des yeux.
— C’est bon d’être dehors ! dit Iris, rassurée d’avoir retrouvé sa beauté.
Puis, revenant au spectacle de la rue sous la pluie, elle s’exclama :
— Que c’est laid ! Comment font les gens pour vivre dans ces cages ? Je comprends qu’ils y mettent le feu. On entasse les gens dans des clapiers et on s’étonne qu’ils soient en colère…
— Réfléchis bien. Si tu ne veux pas finir dans une de ces tours, tu as intérêt à te remplumer et à récupérer ton mari. Sinon, tu seras bien obligée de découvrir les charmes cachés de la banlieue…
Iris eut un sourire las. Elle ne prononça plus un mot et se laissa aller contre la vitre.
Elle n’a pas beaucoup apprécié ma remarque, pensa Henriette, observant à la dérobée le profil buté de sa fille aînée. Chaque fois qu’Iris est confrontée à une réalité déplaisante, elle tente de la contourner. Jamais elle ne l’affronte. Toujours à se rêver ailleurs. Transportée dans un monde idéal d’un coup de baguette magique qui efface tous les problèmes, résout toutes les difficultés. Un monde feutré, doux, où elle n’a qu’à apparaître. Elle serait prête à écouter n’importe quel charlatan qui lui vendrait du bonheur plus blanc que blanc et sans le moindre effort. Prête à se donner au maître qui la comblera : Botox ou Dieu. Elle pourrait devenir bonne sœur, s’enfermer dans un couvent, rien que pour ne pas avoir à se battre. Elle qu’on croit si forte ne tient que sur du rêve de pacotille. Tout plutôt que de tremper ses mains dans le cambouis de la réalité. Pourtant, il va bien falloir qu’elle s’élance. Philippe ne se laissera pas reprendre facilement. C’est une drôle de fille. Elle vous balaie de son sourire éblouissant, vous effleure de son regard bleu intense sans vous voir. Ni le sourire ni le regard ne transmettent la moindre chaleur, le moindre intérêt. Au contraire, elle les déplie comme deux paravents qui la protègent. Tous succombent pourtant : elle est si belle. Et dire que je parle de ma fille ! On pourrait croire que je suis amoureuse d’elle. Comme cette Carmen qui l’attend à la maison. En tous les cas, je ne paierai pas ce taxi. Cette course est une ruine !