La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Pourtant cette fille était douée. C’était une modéliste très inspirée, une styliste qui ne dessinait pas, mais trouvait d’instinct la ligne du vêtement, ses découpes. Ajoutait le petit détail qui allait affiner la taille, allonger la silhouette. Elle savait travailler une toile. Elle ne savait pas le goût de l’effort et du travail. Elles avaient été retenues toutes les deux, sur cent cinquante candidates, pour un stage chez Vivienne Westwood. Une seule serait prise. Hortense comptait bien que ce soit elle. Il y avait encore un entretien à passer. Elle s’était documentée sur l’histoire de la marque, afin de saupoudrer l’entretien de ces petits détails qui lui donneraient l’avantage. Agathe n’y avait sûrement pas pensé. Elle était trop occupée à sortir, danser, boire, fumer, se déhancher. Et vomir.
Story of her life, pensa Hortense en dessinant le dernier bouton de la chemise blanche de smoking de Gary dînant à Buckingham Palace.
— Tu ne veux pas aller à Londres ?
Zoé secoua la tête, en baissant les yeux.
— Tu ne veux plus jamais aller à Londres ?
Zoé émit un long soupir qui disait non.
— Tu t’es disputée avec Alexandre ?
Le regard de Zoé glissa sur le côté. Aucun indice sur son visage ne permettait de savoir si elle était en colère, malheureuse ou menacée par un danger.
— Mais parle, Zoé ! Comment veux-tu que je devine ? s’énerva Joséphine. Avant, tu faisais des bonds de joie quand tu partais pour Londres, maintenant tu ne veux plus y aller ! Qu’est-ce qui s’est passé ?
Zoé lança un regard furieux à sa mère.
— Il est huit heures moins cinq. Je vais être en retard à l’école.
Elle prit son cartable, l’installa sur son dos, serra les courroies, ouvrit la porte d’entrée. Avant de sortir, elle se retourna et menaça :
— Et tu rentres pas dans ma chambre ! Interdit !
— Zoé ! Tu ne m’as même pas fait un baiser ! continua Joséphine en regardant disparaître le dos de sa fille.
Elle courut dans l’escalier, descendit les marches quatre à quatre, rattrapa Zoé dans le hall de l’immeuble. Elle se vit dans la glace : en pyjama avec un sweat-shirt que lui avait offert Shirley et qui disait : MORT AUX GLUCIDES. Elle eut honte quand elle croisa le regard de Gaétan Lefloc-Pignel qui avait rejoint Zoé. Elle tourna les talons et s’engouffra dans l’ascenseur. Elle heurta une jeune femme blonde qui n’avait pas l’air en meilleure forme qu’elle.
— Vous êtes la maman de Gaétan ? demanda-t-elle, heureuse de faire la connaissance de madame Lefloc-Pignel.
— Il avait oublié sa banane pour la récréation. Il a des baisses de tension parfois, il lui faut du sucre. Alors je me suis dépêchée pour le rattraper et… J’ai pas eu le temps de m’habiller, je suis sortie comme ça.
Elle avait posé un imperméable sur sa chemise de nuit et était pieds nus.
Elle se frottait les bras, évitant le regard de Joséphine.
— Je suis contente de vous connaître. Je ne vous rencontre jamais…
— Oh ! c’est mon mari, il n’aime pas que je…
Elle s’arrêta comme si on pouvait l’entendre.
— Il serait furieux de me voir pas habillée, dans l’ascenseur !
— Je ne vaux pas mieux que vous, s’exclama Joséphine. J’ai couru après Zoé. Elle est partie sans m’embrasser ; j’aime pas commencer ma journée sans un baiser de ma fille…
— Moi non plus ! soupira madame Lefloc-Pignel. C’est doux, les baisers d’enfants.
Elle ressemblait à une enfant. Chétive, pâle, deux grands yeux bruns peureux. Elle baissait le regard et tremblait en serrant les pans de son imperméable. L’ascenseur s’arrêta et elle sortit de l’ascenseur en disant plusieurs fois au revoir, en retenant la lourde porte. Joséphine se demanda si elle voulait lui confier quelque chose. Des mèches blondes s’échappaient de ses cheveux tressés en deux nattes fines. Elle jetait des regards inquiets à droite et à gauche.
— Vous voulez monter prendre un café chez moi ? demanda Joséphine.
— Oh, non ! Ce ne serait pas…
— On pourrait faire connaissance, parler des enfants… On vit dans le même immeuble et on ne se connaît pas.
Madame Lefloc-Pignel avait recommencé à se frotter les bras.
— J’ai ma liste de choses à faire. Il ne faut pas que je sois en retard…
Elle parlait comme si elle était terrorisée à l’idée d’oublier quelque chose.
— Vous êtes très gentille. Une autre fois, peut-être…
Elle retenait toujours la porte de l’ascenseur de son bras maigre.
— Si vous voyez mon mari, ne lui dites pas que vous m’avez aperçue comme ça, en négligé… Il est trop… Il est très à cheval sur l’étiquette !
Elle eut un petit rire gêné, se frotta le nez contre son coude, cachant son visage dans la manche de l’imperméable.
— Gaétan est très mignon. Il vient parfois sonner à la maison…, tenta Joséphine.
Madame Lefloc-Pignel la regarda, effrayée.
— Vous ne le saviez pas ?
— Parfois je fais des siestes l’après-midi…
— Je ne connais pas bien vos deux autres enfants, Domitille et…
Madame Lefloc-Pignel haussa les sourcils, hésita comme si elle cherchait elle aussi le nom de son fils aîné. Joséphine répéta :
— Mais Gaétan est très mignon…
Elle ne savait plus quoi dire. Elle aurait bien aimé qu’elle relâchât la porte de l’ascenseur. Il faisait froid et le sweat-shirt MORT AUX GLUCIDES n’était pas très épais.
Finalement, comme à regret, madame Lefloc-Pignel laissa la porte se refermer. Joséphine lui fit un petit geste amical de la main. Elle doit prendre des tranquillisants. Elle tremble comme une feuille, sursaute au moindre bruit. Ce ne doit pas être une compagne très agréable, ni une mère très présente. Elle ne l’apercevait jamais à l’école, ni à la supérette du quartier. Où va-t-elle faire ses courses ? Puis elle se ravisa. Elle fait peut-être comme moi qui retourne à l’Intermarché de Courbevoie. Une habitude que j’ai gardée de mon ancienne vie. Elle avait toujours sa carte de fidélité. Antoine aussi en avait une. Deux cartes sur un seul compte. C’était encore un lien qu’elle gardait avec lui.
Elle rentra chez elle et décida d’aller courir. Elle passa devant la chambre de Zoé et poussa la porte. Elle n’entra pas. Une promesse est une promesse. Une nouvelle lettre était arrivée. Avec l’écriture d’Antoine. Elle l’avait tendue à Zoé qui s’était enfermée dans sa chambre pour la lire. Elle avait entendu le double tour de clé qui signifiait qu’il ne fallait pas la déranger. Joséphine n’avait posé aucune question.
Zoé restait enfermée dans sa chambre avec Papaplat. Joséphine collait l’oreille à la porte et entendait Zoé lui demander son avis sur une règle de grammaire ou un problème de maths, une jupe, un pantalon. Elle faisait les questions et les réponses. Disait « mais oui, que je suis bête, tu as raison ! » et elle éclatait de rire. D’un rire forcé, qui bouleversait Joséphine.
Le soir, Zoé dînait en silence, fuyant son regard, ses questions.
« Mais qu’est-ce que je peux faire ? » se demandait Joséphine en courant autour du lac, ce matin-là. Elle avait parlé aux professeurs de Zoé, mais non, lui avait-on répliqué, tout va bien, elle participe, joue dans la cour, rend ses devoirs propres et bien faits, apprend ses leçons. Madame Berthier lui manquait. Elle aurait aimé se confier à elle.