La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Leurs regards se croisèrent et se questionnèrent en silence.
— C’est comme ça que tu fais, toi ? demanda-t-il en ne la lâchant pas des yeux comme si sa réponse pouvait changer sa vie.
— Oui.
— Et ça marche ?
Elle en avait la chair de poule tellement il la regardait sérieusement.
— Pour tout. Mais faut bosser. Je voulais mon bac avec mention, je l’ai eu, je voulais venir à Londres, je suis venue à Londres, je voulais faire cette école, j’ai été prise et je vais devenir une grande styliste, peut-être même une grande couturière. Personne ne m’a fait dévier de ma route d’un centimètre parce que j’ai décidé que personne ne le ferait. Je me suis fixé un but, c’est assez simple, tu sais. Quand tu décides sérieusement quelque chose, tu réussis toujours à l’avoir. Suffit d’en être convaincu et tu convaincs tous les autres. Même une reine !
— Y a d’autre chose que tu t’es juré d’avoir ? demanda-t-il sentant que le moment était précieux, qu’elle avait baissé la garde.
— Oui, répondit-elle sans trembler, sachant exactement ce à quoi il faisait allusion mais refusant de répondre.
Ils ne se quittaient pas des yeux.
— Comme quoi ?
— Not your business !
— Si. Dis-moi…
Elle secoua la tête.
— Je te le dirai quand j’aurai atteint mon but !
— Parce que tu l’atteindras, bien sûr.
— Bien sûr…
Il eut un petit sourire énigmatique comme s’il concédait qu’elle pouvait avoir raison, mais que l’affaire n’était pas encore réglée. Loin de là. Il y avait encore quelques formalités à remplir. Il y eut ensuite une minute de grande solennité qui les entraîna dans un domaine où ils n’étaient encore jamais entrés : celui de l’abandon. Ils se mangeaient l’intérieur de l’âme, le velouté du cœur et pouvaient dire, sauf qu’ils ne prononçaient pas les mots, exactement ce à quoi ils pensaient. Ils se le dirent dans les yeux. Comme si ça n’existait pas ou que ça ne devait pas exister encore. Ils dansèrent deux pas de tango avec ce velouté du cœur, s’embrassèrent doucement sur la bouche de leurs âmes, puis retombèrent dans les klaxons de la rue et les passants qui perdaient leur donut en courant.
— Bon, récapitulons, dit Hortense étourdie par ces confidences muettes. Tu vas d’abord te trouver une bonne école de musique. Tu feras ce qu’il faut pour te faire accepter. Tu vas travailler, travailler…
Il la suivait des yeux et écoutait son avenir.
— Après, tu affrontes ta grand-mère et tu emportes le morceau… Tu auras des arguments, tu te seras bougé le cul pour lui prouver que c’est une passion. Pas un passe-temps. Ça l’impressionnera, elle t’écoutera. Tu es trop nonchalant, Gary.
— C’est ce qui fait mon charme ! plaisanta-t-il en ouvrant ses grands bras, en les faisant planer au-dessus d’elle pour poursuivre leur tango muet.
Elle s’écarta, reprit sérieuse :
— À dix-neuf ans, oui. Mais dans dix ans, tu seras un vieux charmeur inutile et désabusé. Alors prends-toi en main, prouve aux autres qu’ils ont raison de te faire confiance…
— Y a des fois où j’ai envie de rien. Juste d’être un écureuil qui sautille dans Hyde Park…
Un petit vent froid s’était levé et il avait le bout du nez qui rougissait. Il enfonça ses mains dans ses poches comme s’il voulait les crever, racla le sol du bout de ses chaussures, poursuivit un moment ce qui semblait être un long monologue intérieur. Elle l’observait, amusée. Ils se connaissaient depuis si longtemps ; il n’y avait personne dont elle était aussi proche. Elle se rapprocha, passa une main sous son bras, posa la tête sur son épaule.
— Tu ne lâches jamais, toi ! grogna-t-il.
Elle releva la tête vers lui et lui sourit.
— Jamais ! Et tu sais pourquoi ?
— …
— Parce que j’ai pas peur. Toi, tu meurs de trouille. Tu te dis que dans la musique, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus et tu as peur de ne pas être élu…
— Pas faux…
— Ta peur t’empêche de passer à l’action. Et elle empêchera ton rêve de se transformer en réalité.
Il l’écoutait, ému, presque effrayé par la justesse de ses propos.
— Tu veux qu’on aille au cinéma, ce soir ? demanda-t-il pour retrouver la légèreté de l’air.
— Non. Faut que je bosse. J’ai un travail à rendre demain.
— Tu bosses toute la soirée ?
— Oui. Mais en fin de semaine, si tu veux, je serai plus libre.
— Je te dois combien pour la consultation ?
— Tu me paieras ma place de ciné.
— D’accord.
Hortense regarda sa montre et poussa un cri.
— Zut ! Je vais être en retard !
— Tu es comme ta mère, tu dis jamais merde !
— Merci du compliment !
— Mais c’est un beau compliment. J’aime bien ta mère !
Elle ne répondit pas. Chaque fois qu’on lui parlait de sa mère, elle se refermait. Il la raccompagna jusqu’à l’entrée de son école.
— Tu sais ce qu’elle a dit d’autre ma grand-mère ?
— Elle t’a donné ton rang d’accession au trône ?
— No way. Je veux être musicien, je te dis !
Hortense eut un petit sourire qui semblait dire « bonne réplique » et accéléra le pas.
— Elle m’a parlé de mes conquêtes sentimentales, c’est comme ça qu’elle appelle les grosses cochonnes que je me tape, et elle m’a dit avec son air de royale délicatesse… « Mon cher Gary, quand on donne son corps, on donne son âme. »
— Impressionnante !
— Réfrigérante, oui ! Tu baises plus jamais, après une réplique comme ça !
— Arrête de te plaindre ! T’es un privilégié. L’oublie jamais. Y a pas beaucoup de mecs qui sont les petits-fils de la reine ! En plus, tu as tous les avantages : tu es royal et personne ne le sait. Alors shut up !
— Heureusement qu’on le sait pas ! T’imagines ma vie, traqué par les paparazzi ?
— Moi, ça m’irait très bien. Je serais sur toutes les photos et je deviendrais célèbre ! Je lancerais ma marque en un clin d’œil !
— Compte pas là-dessus ! Je partirais sur une île déserte et tu me verrais plus jamais !
Ils étaient arrivés devant l’école d’Hortense à Piccadilly Circus. Elle lui plaqua un rapide baiser sur la joue et le quitta.
Gary la regarda disparaître dans le flot d’étudiants qui s’engouffraient à l’intérieur du bâtiment. Cette fille avait l’art de régler les problèmes. Elle ne s’encombrait pas d’états d’âme. Des faits, des faits, rien que des faits ! Elle avait raison. Il allait se mettre en quête d’une école. Il apprendrait le solfège et ferait des gammes. Hortense lui avait donné un coup de pied dans le derrière et un coup de pied dans le derrière vous fait toujours avancer. Et gomme les idées noires. Il n’avait plus l’impression de porter sa vie comme un fardeau mais de l’avoir posée sur le trottoir et de la considérer d’un œil détaché. Comme une chose à laquelle il allait imprimer une direction, nord, sud, est, ouest. Il n’avait plus qu’à choisir. Une vague d’allégresse l’emporta et il se sentit voler après Hortense pour l’embrasser. Il cria « Hortense, Hortense », mais elle avait disparu.
Il se retourna vers la rue, les passants, les feux rouges, les voitures, les motos et les bicyclettes et eut envie de les prendre à partie.
« What a glorious day ! » lança-t-il en apercevant un bus rouge à deux étages qui se détachait, majestueux sur le ciel bleu. Bientôt il serait remplacé par un bus à un seul étage, mais ce n’était pas grave, la vie continuerait parce que la vie était belle, qu’il allait la prendre en main et décharger tout ce barda noir qu’il trimballait parfois sur le dos.