La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Henriette avait réfléchi. Et pris rendez-vous.
Un beau jour, donc, juste avant les fêtes de Noël qui allaient consacrer sa solitude et son impécuniosité, elle s’était rendue chez Chérubine. Dans un immeuble défraîchi du vingtième arrondissement. Rue des Vignoles. Pas d’ascenseur, une moquette verte constellée de taches et de trous, une odeur de chou rance, un appartement au troisième étage où, sur la sonnette, une pancarte disait : « SONNEZ ICI SI VOUS ÊTES PERDU ». Une grosse femme lui ouvrit. Elle entra dans un appartement minuscule qui avait du mal à contenir le tour de taille de sa propriétaire.
Tout était rose chez Chérubine. Rose et en forme de cœur. Les coussins, les chaises, les cadres aux murs, les plats, les miroirs et les fleurs en papier crépon. Même le front bombé et luisant de Chérubine était orné d’accroche-cœurs pommadés. Ses bras gras et flasques comme du fromage blanc sortaient d’une djellaba en foulards roses. Elle se sentait en visite dans la roulotte d’une romanichelle obèse.
— Elle m’apporté une photo ? demanda Chérubine en allumant des bougies roses sur une table de bridge recouverte d’une nappe rose.
Henriette sortit de son sac une photo en pied de Josiane et la posa devant la forte femme dont la poitrine se soulevait en sifflant. Elle avait le teint blafard, les cheveux rares. Elle devait manquer de chlorophylle. Henriette se demanda s’il lui arrivait de sortir de chez elle. Peut-être y est-elle entrée un jour et ne pouvait plus en sortir vu son embonpoint et l’étroitesse du logis ?
Levant les yeux, pendant que Chérubine tirait une boîte à ouvrage de sous la table, Henriette aperçut, posée sur un coin de commode, une grande statue de la Vierge Marie qui, les mains jointes, une couronne dorée sur son voile blanc, se penchait vers elles. Elle fut rassurée.
— Qu’est-ce qu’elle veut exactement ? demanda alors Chérubine en prenant le même air dévot et penché que la Vierge.
Henriette eut une seconde d’hésitation, se demandant si Chérubine s’adressait à elle ou à la Vierge. Puis elle se reprit.
— Je ne veux pas vraiment un retour d’affection, expliqua Henriette, je veux que ma rivale, la femme sur la photo, tombe dans une profonde dépression, que tout ce qu’elle touche tourne vinaigre et que mon mari revienne.
— Je vois, je vois…, dit Chérubine en fermant les yeux et en croisant les doigts sur son ample poitrine. C’est une demande très chrétienne. Le mari doit rester avec la femme qu’il s’est choisie comme compagne pour la vie. Ce sont les liens sacrés du mariage. Celui qui les défait encourt le courroux divin. Nous allons donc demander un envoûtement premier degré. Elle ne veut pas sa mort ?
Henriette hésita. L’usage du pronom personnel troisième personne du singulier la troublait. Elle avait du mal à savoir à qui parlait Chérubine.
— Je ne veux pas sa mort physique, je veux qu’elle disparaisse de ma vie.
— Je vois, je vois…, psalmodia Chérubine, les yeux toujours fermés, passant et repassant ses mains sur sa poitrine comme si elle la massait.
— Euh…, demanda Henriette, qu’est-ce exactement un envoûtement premier degré ?
— Voilà, cette femme va se sentir très fatiguée, n’aura plus de goût à rien, plus de goût à l’acte sexuel, aux tartelettes aux fraises, aux bavardages, aux jeux avec ses enfants. Elle va faner sur pied comme une fleur coupée. Perdre sa beauté, son rire, son entrain. En un mot : dépérir lentement, avoir des pensées sombres et même suicidaires. Une fleur coupée, je peux pas dire mieux…
Henriette se demanda si c’était pour cette raison que l’appartement était rempli de fleurs en papier crépon. Une fleur par victime.
— Et mon mari reviendra ?
— L’ennui et le dégoût s’étendront à tout ce que touchera cette femme et, à moins qu’il soit animé d’un amour extraordinaire, plus fort que le sort, il se détournera d’elle.
— Parfait, dit Henriette en se rengorgeant sous son chapeau. J’ai besoin qu’il reste en forme pour faire tourner sa boîte et gagner de l’argent.
— On le protégera donc… Il faudra qu’elle m’apporte une photo de lui.
Ah ! Il allait falloir revenir ! La bouche d’Henriette se pinça en une grimace de dégoût.
— A-t-il des enfants avec cette femme ?
— Oui. Un fils.
— Elle veut qu’on le travaille lui aussi ?
Henriette hésita. Un bébé tout de même…
— Non. Je veux être débarrassée d’elle, d’abord…
— Parfait. Elle peut partir maintenant, je vais me concentrer sur la photo. Les effets seront immédiats. Le sujet va être englué dans une langueur, un malaise perpétuels, un mal de vivre, et perdra le goût à tout.
— Vous êtes sûre ? Bien sûre ?
— Elle pourra vérifier si elle en a les moyens… Chérubine n’échoue jamais.
Elle se retourna vers la statue en plâtre et joignit les mains en signe d’allégeance à la Vierge.
— L’homme marié ne doit pas quitter son épouse. Le sacrement du mariage est sacré. Elle verra, ajouta-t-elle en revenant vers Henriette. Elle saura me le dire… Elle a un moyen de vérifier l’efficacité du sort ?
Henriette pensa à la petite bonne qu’elle rencontrait au parc quand cette dernière promenait l’enfant et qu’elle soudoyait depuis plusieurs mois pour avoir des nouvelles du couple honni.
— Oui. Je pourrai, en effet, suivre les progrès de votre…
Elle voulait prononcer le mot « travail », mais n’y parvint pas. Elle se sentait oppressée dans cette atmosphère surchauffée où les meubles semblaient peu à peu se rapprocher et l’encercler.
— Ça fera six cents euros. En liquide. J’accepte les chèques pour les petites sommes, pour les grosses, je veux du liquide. Elle a compris ?
Henriette s’étrangla. Elle avait escompté que la sorcière lui prendrait deux cents, voire trois cents euros.
— C’est que je n’ai que trois cents euros sur moi…
— Pas de problème, elle me les donne et elle reviendra avec le reste quand elle apportera la photo du mari. Mais il faut revenir vite…, ajouta-t-elle avec une nuance de menace dans la voix. Parce que si je commence le travail…
Sa respiration se fit plus sifflante. Elle posa la main sur la poitrine, poussa un long soupir qui finit en un mugissement. Henriette tremblait. Elle se demandait si elle n’avait pas commis une grosse erreur en s’adressant à cette femme. Mais l’image de Marcel et de Josiane confits d’amour, béats dans leur grand appartement, balaya ses scrupules.
Elle avait sorti les billets placés dans son soutien-gorge et les avait déposés sur la table.
Ce jour-là, elle s’était retrouvée dans la rue, étourdie. Sans un sou. Elle avait dû faire un effort pour s’engager dans une bouche de métro et était rentrée chez elle, soucieuse. Il allait falloir qu’elle multiplie les journées à zéro euro pour payer Chérubine.
Trois semaines plus tard, elle s’était rendue au parc Monceau, à la recherche de la petite bonne qu’elle trouva sur un banc en train de lire une revue pendant que le marmot dans sa poussette était plongé dans la contemplation d’un papier tout collant de caramel.
— Bonjour…, avait-elle dit en s’asseyant à côté de la fille.
— Jour, avait répondu la fille levant les yeux de sa revue.
— Vous avez passé de bonnes fêtes ?
— Comme ci, comme ça…
— Tous mes vœux de bonne année, ajouta Henriette qui trouvait que la fille ne faisait pas beaucoup d’efforts pour engager la conversation.
— Merci. À vous aussi…
— Il fait quoi, là ? avait demandé Henriette en montrant le gamin du bout de son escarpin.
— C’est le papier de son Carambar, avait dit la fille, se penchant pour essuyer les joues du bébé maculées de caramel. Il adore les Carambar. Il se fait les dents avec…