La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
En première heure, c’était un cours d’histoire de l’art.
Le professeur, un homme tout gris au teint ivoire, avait un débit lent, traînant et un petit ventre rond qui pointait sous un gilet bordeaux. Son col de chemise était un col de radin. Il faudrait mettre de l’ampleur dans le col, dans les manches, dans les basques, observait Hortense en dessinant des croquis sur sa feuille blanche. Souffler sur lui le vent du grand large. Il expliquait comment l’art et la politique parfois marchaient main dans la main et parfois tiraient à hue et à dia. Il demanda à la classe somnolente quand étaient nés les premiers partis politiques.
— Dans le monde ? demanda Hortense en relevant la tête de son cahier.
— Oui, mademoiselle Cortès. Mais plus précisément en Angleterre, car les premiers partis ne vous en déplaise sont nés en Angleterre. Vous n’avez pas l’apanage de la démocratie, malgré votre Révolution française.
Hortense n’en avait aucune idée.
— En Angleterre, reprit-il en tirant sur les pointes de son gilet. Au XVIIe siècle. Il y eut d’abord ce qu’on appelait des « agitateurs » qui haranguaient les hommes dans les armées, puis, en 1679, une querelle opposa les parlementaires et les grands du royaume. Les débats devinrent vifs, ils s’insultaient en se traitant de « tories », voleurs de bétail, et de « whigs », bandits de grand chemin. Ces insultes restèrent et c’est ainsi que naquirent les noms des deux grandes formations politiques anglaises. Plus tard, en 1830, le premier parti politique fut fondé, il s’agit du parti conservateur, le premier parti européen et, on peut le dire, du monde…
Il s’arrêta, satisfait. Sa main tapota son petit ventre rond. Hortense prit un crayon et entreprit de le rhabiller avec panache. Un homme si cultivé se devait d’être élégant. Elle se mit à dessiner une chemise pour homme : le col, les manches, les boutons, la coupe, la forme longue, avec pans réguliers, irréguliers.
Elle pensa au torse de Gary et gribouilla un torse juvénile dans un col de caban. Gary royal. Gary poursuivi par des paparazzi. Elle dessina des chemises de voyou dans des blousons étroits, y ajouta en souriant des lunettes noires. Gary à Buckingham, dans une réception, face à la reine ? Elle esquissa une chemise de smoking romantique avec de multiples plis. Pas trop larges, les plis. La pointe de son crayon cassa, faisant un pâté sur la feuille blanche. « Mince ! » laissa-t-elle échapper. « Tu es comme ta mère, tu dis jamais merde ! » Elle avait du mal avec sa mère. Son amour pesait des tonnes. Le désir de vouloir tout donner à l’enfant qu’on aime empoisonne l’amour. Enferme l’enfant dans une gratitude obligée, une reconnaissance mièvre. Ce n’était pas de la faute de sa mère, mais c’était lourd à porter.
L’émotion était un luxe qu’elle ne pouvait s’offrir. À chaque fois qu’elle était sur le point de succomber, elle bloquait tout. Clic, clac, elle fermait les écoutilles. Et ainsi, elle continuait à être de bon conseil pour elle-même. Elle restait sa meilleure amie. C’est le problème avec les émotions, elles vous torpillent. Vous éparpillent en mille morceaux. Vous tombez amoureuse et, tout à coup vous vous trouvez trop grosse, trop maigre, trop petits seins, trop gros seins, trop basse sur pattes, trop haute sur pattes, trop grand nez, trop petite bouche, dents jaunes, cheveux gras, stupide, ricanante, collante, ignare, moulin à paroles, muette. Vous n’êtes plus votre meilleure amie.
En revenant de faire des courses avec sa mère, alors qu’elles tendaient le bras pour héler un taxi, elles avaient aperçu un escargot réfugié sur le bord de l’avenue, rétracté sous sa coquille, tentant de passer inaperçu sous une feuille morte. Sa mère s’était penchée, l’avait ramassé et lui avait fait traverser l’avenue. Hortense s’était aussitôt murée dans une réprobation muette.
— Mais qu’est-ce que tu as ? avait demandé Joséphine, à l’affût de la moindre humeur passant sur le visage de sa fille. Tu n’es pas contente ? Je croyais te faire plaisir en t’offrant une journée de shopping…
Hortense avait secoué la tête, exaspérée.
— T’es obligée de t’occuper de tous les escargots que tu rencontres ?
— Mais il se serait fait écraser en traversant !
— Qu’est-ce que t’en sais ? Peut-être qu’il a mis trois semaines pour franchir la chaussée, qu’il se reposait, soulagé, avant d’aller retrouver sa copine et toi, en dix secondes, tu le ramènes à son point de départ !
Sa mère l’avait regardée, interdite. Des larmes étaient montées dans ses yeux paniqués. Elle avait couru rechercher l’escargot, manquant se faire écraser. Hortense l’avait rattrapée par la manche et poussée dans un taxi. C’était le problème avec sa mère. L’émotion lui brouillait la vue. Son père, aussi. Il avait tout pour réussir, mais se liquéfiait dès qu’il était confronté à un soupçon d’adversité, à un nuage d’hostilité. Il suait à grosses gouttes. Elle souffrait, petite fille, lors des déjeuners chez Iris ou chez Henriette, quand elle voyait apparaître les premiers signes d’angoisse. Elle joignait les mains sous la table pour que l’inondation s’arrête, souriait, inerte. Les yeux tournés vers l’intérieur pour ne pas voir.
Alors elle avait appris. À bloquer sa transpiration, à bloquer ses larmes, à bloquer le carré de chocolat qui allait lui faire prendre un gramme, à bloquer la glande sébacée qui se transformerait en bouton, le sucre du bonbon qui deviendrait carie. Elle bloquait toutes les entrées de l’émotion. La fille qui voulait devenir sa meilleure copine, le garçon qui la raccompagnait et essayait de l’embrasser. Elle ne voulait courir aucun danger. Chaque fois qu’elle risquait de se laisser aller, elle pensait au front dégoulinant de son père et l’émotion s’arrêtait net.
Alors qu’on ne lui dise surtout pas qu’elle ressemblait à sa mère ! C’était le travail de toute sa vie qu’on remettait en cause.
Elle ne se maîtrisait pas uniquement par dégoût de l’émotion, elle le faisait aussi pour l’honneur. L’honneur perdu de son père. Elle voulait croire à l’honneur. Et l’honneur, elle en était sûre, n’avait rien à voir avec les émotions. À l’école, quand elle avait étudié Le Cid, elle s’était jetée à corps perdu dans les tourments de Rodrigue et de Chimène. Il l’aime, elle l’aime, c’est de l’émotion, ça les rend flageolants et pleutres. Mais il a tué son père, elle doit se venger, leur honneur est en jeu et ils se redressent. Corneille était bien clair là-dessus : l’honneur grandit l’homme. L’émotion le courbe. Le contraire de Racine. Racine l’insupportait. Bérénice lui tapait sur les nerfs.
L’honneur était une denrée rare. La compassion avait remplacé l’honneur. On avait interdit les duels. Elle aurait adoré se battre en duel. Provoquer celui ou celle qui lui manquait de respect. Trucider d’un coup de lame l’offenseur. Avec qui, dans cette classe endormie, aimerais-je croiser l’épée ? se demanda-t-elle en survolant l’assistance.
Elle aperçut, sur sa gauche, le profil de sa colocataire. Agathe avait enfoui sa tête dans son bras comme si elle prenait des notes, mais elle somnolait. De face, on pouvait la croire absorbée par le cours professoral, mais de côté, on voyait bien qu’elle dormait. Elle était rentrée à quatre heures du matin. Hortense l’avait entendue vomir dans la salle de bains. Elle ne se battrait jamais, celle-là. Elle rampait. Laissait des nains rastaquouères lui dicter leur loi. Presque chaque soir, ils venaient la chercher. Ils n’appelaient même plus pour la prévenir. Ils arrivaient, aboyaient « allez ! Habille-toi, on sort ! » et elle les suivait. Je ne peux pas croire qu’elle soit amoureuse de l’un d’eux. Ce sont des gnomes vulgaires, brutaux, suffisants. Ils ont une drôle de voix avec des charbons ardents, une voix qui vous prend à la gorge, vous brûle le visage, vous fait courir des frissons dans tout le corps. Elle les évitait, mais s’entraînait aussi à ne pas laisser la peur l’envahir quand elle les croisait. Elle les maintenait à distance, imaginait un kilomètre entre elle et eux. C’était un exercice difficile car ils étaient terrifiants malgré leurs sourires forcés.