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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Après la troisième anisette, Nogaro resta un long moment silencieux, avec la lèvre inférieure qui s’agitait. Il mit une main sur l’épaule de Joseph et serra fort.

– Vous pouvez me dire pourquoi les femmes tombent toujours amoureuses des tordus qui les font tourner en bourrique et les traitent mal et jamais des types bien qui sont à leurs pieds ?

– Pas toujours, quand même.

L’ancienne sage-femme, Nogaro l’avait arrêtée rapidement. Grâce à Maurice. Il l’avait balancée en deux minutes. Elle avait déjà été condamnée pour avortements en métropole et interdite d’activité. Elle prétendait rendre service aux femmes en détresse. Elle n’exerçait sa basse besogne que dans les beaux quartiers. On avait saisi son horrible matériel et un carnet vert où elle tenait une comptabilité elliptique de son commerce florissant. Plusieurs médecins lui envoyaient des patientes, elle les commissionnait. Ils avaient joué les offusqués, juré sur Jésus Marie Joseph que les initiales, ce n’était pas eux, une machination bien sûr. La femme refusait de livrer ses complices, ç’aurait été reconnaître l’organisation criminelle. Elle se faisait payer une fortune, jamais moins de sept mille francs, souvent beaucoup plus. Le Maurice s’était fait dépouiller de dix mille. L’unique satisfaction de ce dossier à vomir. Lui, on avait une preuve, on aurait pu l’attraper, mais il avait des appuis en haut lieu. À ce niveau, aucun flic n’était assez stupide pour insister quand on lui disait de regarder ailleurs. Le procureur avait décidé de poursuivre la seule sage-femme. Elle croupissait maintenant dans l’infâme prison Barberousse. La sanction ne serait probablement pas trop sévère. Le cahier vert avait malencontreusement disparu, il y avait trop de noms dessus (lui, il les avait vus et oubliés). Dans le contexte actuel, il n’était pas utile de lancer un procès qui aurait remué autant de boue et sali des familles comme il faut. Et puis, phénomène assez curieux, les femmes se remettaient à faire des flopées d’enfants.

On se demandait bien pourquoi.

Un dimanche matin, Joseph revenait du marché Triolet quand il aperçut Maurice qui l’attendait au bas de son immeuble. Sa première réaction fut de faire demi-tour mais Maurice l’avait déjà rejoint.

– Écoute, Joseph, je ne peux pas venir chez toi à chaque fois que je veux te parler. Fais-toi installer le téléphone.

– Il y a quatre ans d’attente.

– Je vais te mettre sur la liste prioritaire. Après tout, tu es médecin.

– Je n’en ai pas besoin. Tu peux me joindre à l’Institut dans la journée.

– J’ai appelé plusieurs fois, on ne te transmet pas les messages ?

– Je suis sans cesse en déplacement, j’ai un travail considérable, j’ai réussi à sauver mon dimanche matin, mais après le déjeuner je retourne au labo.

Avant qu’il ait pu esquisser un geste, Maurice lui avait pris le bras.

– J’ai une grande nouvelle à t’annoncer, mon vieux. Je vais me fiancer.

Joseph ouvrit la bouche, stupéfait, et laissa tomber son sac de provisions qui se répandit sur le sol sans qu’il pense à récupérer ses pommes de terre et ses tomates qui roulaient dans la rue en pente.

– Pas possible !

– Ouais, c’est incroyable, non ?

Le visage de Joseph s’éclaira.

– Je suis tellement content que tout se termine bien.

– Cela n’a pas été facile, crois-moi, son père est un homme difficile, de la vieille école, et puis, c’est une des plus grandes familles d’Algérie. Il a vu que j’étais sincère. J’adore Louise, et il a dû prendre ses renseignements sur les Delaunay de Paris, sur ma situation aussi. Et il a accepté. C’est sa fille unique, tu comprends. Tu es un des premiers à qui je l’annonce. Tu sais que Louise t’adore, elle regrette de ne pas te voir plus souvent. On compte sur toi pour la cérémonie, le troisième dimanche de juin, il y aura le Tout-Alger. Je suis heureux, tu ne peux pas savoir !

Ils restèrent quelques secondes à se dévisager. Le sourire de Joseph avait disparu.

– Ben, tu pourrais me féliciter.

– Je retourne en Tchécoslovaquie, mais même si j’avais été là, je ne serais pas venu.

Christine avait retrouvé Joseph chez Maximin, le grand restaurant derrière l’Opéra, ils n’y étaient jamais allés ni l’un ni l’autre (c’était trop cher). Trois jours auparavant, il lui avait déposé un mot pour l’inviter à dîner. « Pour fêter mon départ », avait-il précisé. Christine avait mis sa robe coquelicot à volants qui l’amincissait encore plus, elle s’était fait une mise en plis et maquillée comme avant, les hommes l’avaient suivie du regard. À son arrivée, Joseph s’était levé, soulagé, elle était en retard, il avait eu peur qu’elle ne vienne pas. Il avait commandé une bouteille de pomerol 29, un de ses collègues lui avait dit que c’était le meilleur vin du monde. Elle était là, à s’extasier sur le décor Belle Époque, les femmes élégantes et les hommes si distingués. La guerre semblait loin. Ils trinquèrent à la paix prochaine, à leur amitié et à leur avenir. Elle lui posa mille questions sur Prague, sur sa jeunesse, s’étonnant de le connaître depuis si longtemps et de savoir si peu de choses sur lui, sur son pays et sur sa famille.

– Pourquoi n’en as-tu jamais parlé ?

– Je ne sais pas grand-chose de toi non plus.

Elle trouva le vin merveilleux. Le sommelier expliqua que 29 était une année grandiose, il parla avec émotion de son velouté divin, il fallait le garder un temps en bouche, le faire chauffer un peu pour sentir le cassis et derrière, la discrète note de réglisse, boire lentement. Ils fermèrent les yeux, laissant ce merlot les envahir de bonheur.

– Tu pars quand ?

– Le 19 avril. Et toi, tu vas faire quoi maintenant ?

– J’en ai assez du théâtre avec trois bouts de ficelle et des tournées miteuses. En plus, je suis tricarde à Radio Alger. Je pense aller à Paris. Je veux faire du cinéma, c’est là-bas que ça se passe. C’est le moment ou jamais, je vais avoir trente-quatre ans, après il sera trop tard.

– Ne t’inquiète pas, on te donne vingt-cinq ans, pas plus.

– Tu es gentil, Joseph. Tu savais que Maurice était plus jeune que moi ?

– Ah non, pas du tout, fit-il d’un air étonné.

– Il a six ans de moins, c’est beaucoup, non ? Un matin qu’il dormait, j’ai regardé sa carte d’identité. Parfois, je m’amusais à le titiller, je voyais que ça l’embêtait, je n’insistais pas, je m’en fichais. Les hommes sont curieux. Pourquoi me l’a-t-il caché ?

– Je l’ai revu il y a quelques jours, il est venu m’annoncer ses fiançailles.

– Ça y est ! C’est vraiment fini.

Elle hocha la tête, se força à sourire, but une gorgée puis une autre.

– Il ne tourne pas beaucoup la tête ce vin. Tu la connais ?

– Je l’ai vue deux ou trois fois, je croyais que c’était une amie.

Christine devint rouge, ses yeux brillaient, elle essuya une larme furtive, sourit encore, les lèvres serrées.

– Il ne faut pas m’en vouloir, je suis toujours dans le tunnel. Comment ai-je pu en arriver là ? Tout rater à ce point. Tu veux le savoir ? … C’est comme un poison qui paralyse ton cerveau et te fait agir contre toi-même. Tu penses une chose et tu fais le contraire. Tu as un rêve et tu te débrouilles pour qu’il échoue. Je voyais que ça n’allait pas bien, qu’il s’éloignait. Il ne cherchait plus de prétextes. C’est à ce moment-là que j’ai basculé, quelques mois avant ton retour. C’était facile pour lui de me repousser, il n’avait qu’à me répéter ce que je lui avais dit cent fois : sachons nous aimer et rester libres, gardons notre indépendance, soyons ensemble parce que nous le voulons et non à cause d’une quelconque obligation. Tu te souviens quand j’ai refusé de l’épouser, il me suppliait à genoux, le pauvre, je ne prenais pas de gants pour le rejeter, quelle imbécile j’ai été, comme il a dû souffrir. Je m’étais presque résignée à le perdre quand il y a eu cette histoire avec sa sœur à Paris, cet homme qui l’a épousée quatre ans après lui avoir fait un enfant. J’ai cru Maurice quand il a affirmé que c’était la moindre des choses de régulariser ou qu’il aurait été le pire des salauds de la terre. Il en fait toujours trop. J’aurais dû le comprendre. J’ai agi à l’opposé de mes idées, j’ai bafoué allègrement mes convictions, je me suis persuadée qu’il avait changé et je me suis fait faire un môme. Pas difficile. Quand je lui ai annoncé, il a été désorienté. J’ai cru un instant que j’avais gagné et puis, il a réagi d’une façon imprévue, je ne m’attendais pas à ce qu’il m’épouse, non, mais à ce qu’on vive ensemble avec un enfant entre nous. À côté, il aurait pu avoir sa vie, il m’a prise à mon propre piège, il a été redoutablement malin, si je gardais le bébé on ne se reverrait plus jamais, il ne voulait pas qu’on construise notre relation sur une manipulation, il se sentait piégé, ce n’était plus de l’amour mais de la contrainte, je faisais du chantage, il avait sa fierté, jamais il ne pourrait l’accepter, il m’a dit : « Si tu n’avortes pas immédiatement, c’est fini entre nous, tu dois choisir, c’est moi ou cet enfant. » Il a tellement insisté, je ne savais plus où j’en étais, je me sentais coupable. Il avait l’air blessé et malheureux, une fois il a pleuré, il criait que ce serait fini à cause de moi, que j’allais nous séparer à jamais, que je devais laisser un espoir à notre couple. « Tu n’as donc aucun amour pour moi ? me disait-il. Je te promets, on ira vivre à Paris après la guerre. » Je changeais d’avis sans arrêt, j’étais complètement perdue. Moi le bébé, je m’en fichais, ce que je voulais, c’était lui, qu’il reste avec moi. Avoir ne serait-ce qu’une chance que ça continue comme avant. Finalement, j’ai cédé, j’étais convaincue que j’avais été abominable et que tout allait s’arranger, que c’était cet enfant qui était l’obstacle entre nous, j’étais épuisée et pas très fière de cette histoire. Il s’est occupé de tout, il m’a emmenée chez cette femme, ça ne s’est pas très bien passé, il m’a raccompagnée chez moi, je l’avais beaucoup déçu, il m’a dit tout de suite que c’était terminé entre nous, qu’il ne supportait pas la trahison, j’étais la seule responsable, le reste tu le connais. Le pire de tout, tu vois, c’est que je ne lui en veux pas.

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